Gustavo de Arístegui : Analyse géopolitique du 11 novembre 2025
- Le paradoxe occidental et le virage pragmatique
- Washington : chronique d'une crise différée
- BBC : le coût du sectarisme et la mort de la confiance
- Syrie : le pacte de Damas et le retour de la Realpolitik
- Bolivie : le virage pro-marché et la bataille pour le lithium
- UE : l'échec permanent du consensus sur les migrations
- Chine : le double tranchant du contrôle politique
- Ukraine : la transition vers un conflit structurel
- Marchés : le vertige de l'incertitude politique
- Analyse éditoriale finale : le déclin des élites et la politique du possible
Le paradoxe occidental et le virage pragmatique
Le 11 novembre 2025 met en évidence un paradoxe critique qui définit notre époque : alors que les institutions occidentales, autrefois piliers incontestés de l'ordre mondial, se consument dans un spectacle d'autodestruction, ou à tout le moins de paralysie, la Realpolitik la plus crue fait son chemin au Moyen-Orient et en Amérique latine.
Nous assistons à un choc entre le déclin interne et l'impératif pragmatique. D'une part, le blocage de la gouvernance, aujourd'hui heureusement résolu par la sagesse de neuf sénateurs démocrates modérés aux États-Unis, avec une fermeture administrative qui met en évidence l'incapacité croissante de ses élites à gérer le bien commun. D'autre part, le coup dur porté à la crédibilité de la BBC, un géant des médias qui a liquidé une partie non négligeable de son capital de « neutralité » en succombant au « sectarisme idéologique » et à la manipulation activiste.
Ces événements ne sont pas isolés. Ils sont les symptômes d'un même mal : la polarisation extrême et le factionnalisme qui ont remplacé l'intérêt national et l'objectivité. La confiance, l'atout le plus précieux de l'Occident, est en train d'être liquidée de l'intérieur.
En revanche, et presque comme un réflexe défensif, le réalisme émerge. Le tournant « historique » en Syrie et le réalignement de la Bolivie ne sont pas des décisions fondées sur l'idéologie. Ce sont des actes de pur pragmatisme, vraisemblablement de la part d'une administration américaine qui préfère les résultats tangibles aux positions prétendument moralisatrices et stériles qui plaisent tant dans certains salons du pouvoir à Bruxelles.
L'analyse de cette journée soulève la question centrale suivante : le pragmatisme géopolitique de l'Occident à l'étranger peut-il compenser son affaiblissement institutionnel et moral à l'intérieur ? La journée d'aujourd'hui suggère que le monde n'attendra pas que l'Occident résolve ses crises d'identité. L'urgence des risques, des menaces et des défis ne permet pas les hésitations, qui sont la spécialité de l'Europe.
Washington : chronique d'une crise différée
Faits :
L'accord bipartite conclu au Sénat américain n'est pas un pacte de gouvernance ; c'est une trêve temporaire et la chronique d'une crise différée. La « résolution de continuité » qui finance le gouvernement jusqu'à la fin janvier n'est qu'un pansement qui ne fait que repousser l'effondrement budgétaire.
La clé du mouvement réside dans la fracture exposée : huit démocrates « modérés » (centristes d'États pivots) ont rompu la discipline de parti, exposant la fracture au sein du parti démocrate et la faiblesse du leadership de Chuck Schumer, qu'ils tiennent pour responsable d'un blocage de 40 jours qui a fini par céder.
Implications :
Donald Trump remporte la bataille du discours sans céder d'un pouce sur le fond. Il a démontré que le groupe au pouvoir chez les démocrates est incapable de négocier, même avec lui-même. Le discours « rouvrir maintenant » a pesé plus lourd que toutes les questions que les secteurs les plus réfractaires à l'accord considéraient comme non négociables. Il s'agit d'une victoire de la stratégie de communication politique de Trump et de sa fermeté.
La fracture démocrate est plus profonde que ce shutdown. Elle révèle la tension insoutenable entre l'aile gauche dure et radicale et les modérés qui doivent faire face à des élections dans des circonscriptions disputées. Schumer apparaît comme un leader otage, affaibli face à son propre parti et à l'exécutif.
La véritable bataille (le plafond de la dette, les dépenses sociales, le financement de la santé publique) est reportée à janvier. Ce n'est pas une solution, c'est l'institutionnalisation de l'ingouvernabilité. Le risque d'un défaut technique ou d'une dégradation de la note souveraine est une ombre qui plane sur les États-Unis, les marchés mondiaux étant pris en otage par les querelles partisanes de 100 géopolitiques myopes.
BBC : le coût du sectarisme et la mort de la confiance
Faits :
La démission de Tim Davie (directeur général) et Deborah Turness (directrice de l'information) n'est pas due à une « erreur », mais à l'aboutissement d'une dérive idéologique. La diffusion d'un documentaire contenant un montage trompeur d'un discours de Donald Trump est la preuve flagrante d'un parti pris militant qui a supplanté la rigueur journalistique. La menace d'un procès d'un milliard de dollars de la part de Trump, bien que théâtrale, agit comme un catalyseur mortel.
Implications :
Le déclin d'une institution : C'est « le sectarisme permanent de la BBC » qui se manifeste. La société a brûlé des décennies de valeur de marque mondiale en devenant un acteur de l'« infospectacle » et de la polarisation qu'elle prétendait combattre.
Crise du modèle : Cela va au-delà de la BBC. Il s'agit d'une crise du modèle de radiodiffusion publique (en Occident). Le renouvellement de sa charte de principes en 2027, qui garantit son financement, est désormais remis en question et il sera très difficile de rétablir la crédibilité perdue. Cela pourrait avoir de graves conséquences sur son financement. Cela ouvre la porte à un débat que le groupe de pouvoir britannique voulait éviter : la légitimité de son financement obligatoire.
Conséquence géopolitique : la perte de crédibilité de la BBC est une victoire stratégique pour des acteurs étatiques tels que la Russie et la Chine, qui voyaient en la BBC un critique sérieux et crédible. Le sectarisme de son dirigeant a fini de salir la réputation de la chaîne publique, qui était considérée jusqu'à il y a quelques années comme la référence des chaînes publiques pour sa rigueur et son sérieux. Désormais, ils peuvent rejeter toute critique occidentale sur les droits de l'homme ou l'autoritarisme comme étant un « biais systémique », et cette fois-ci, ils auront des preuves fournies par la BBC elle-même. Plus qu'une maladresse, il s'agit d'une incompétence irresponsable et impardonnable.
Syrie : le pacte de Damas et le retour de la Realpolitik
Faits :
La rencontre à la Maison Blanche entre le président américain et le nouveau dirigeant syrien, Ahmed al-Sharaa, redéfinit l'échiquier du Moyen-Orient. La levée partielle et temporaire des sanctions du Caesar Act (un acte du pouvoir exécutif) est échangée contre l'entrée officielle de la Syrie dans la Coalition mondiale contre Daech et le fer de lance contre l'Iran. Un rapprochement entre Israël et la Syrie n'est pas exclu, d'abord par des voies informelles, puis, peut-être, en participant aux accords d'Abraham.
Implications :
Il s'agit du mouvement le plus perturbateur dans la région depuis une décennie. Damas (sous Sharaa, lié à Hayat-Tahrir al-Shams -HTS- et bénéficiant du soutien inconditionnel du gouvernement Erdogan et de son parti islamiste AKP en Turquie) effectue un pivot désespéré pour échapper à l'étranglement de ses anciens patrons, l'Iran et la Russie, et obtenir une légitimité internationale.
L'administration Trump ignore les critiques morales (la presse progressiste, comme The Guardian, parle de « blanchiment ») en échange d'objectifs stratégiques clairs : 1) éloigner la Syrie de l'orbite de Téhéran, 2) obtenir un partenaire dans la lutte contre Daech, et 3) Créer un nouveau cadre de sécurité qui rassure des alliés clés comme la Turquie et Israël (en cherchant à créer une zone de désescalade dans le Golan).
Les inconvénients sont évidents : les djihadistes (Daech tente déjà d'assassiner Sharaa), l'Iran et la Russie (qui perdent un vassal stratégique), et une partie du Congrès américain (qui pourrait tenter de bloquer la levée des sanctions). C'est un pari très risqué, mais qui pourrait s'avérer extrêmement payant.
Un revirement copernicien, mais nullement inattendu depuis que deux des nouveaux protagonistes de la géopolitique mondiale et du Moyen-Orient, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ont soutenu la levée des sanctions et se sont engagés à reconstruire la Syrie, intégrant le nouveau régime dans le club des nations et des gouvernements décents.
En outre, Sharaa est un ennemi juré de l'Iran (ce qui réjouit ses interlocuteurs), de l'EIIL et même de ses anciens compagnons d'Al-Nosra, la branche syrienne d'Al-Qaïda. Al Shaara doit respecter son engagement à protéger et à défendre les minorités qui composent la mosaïque riche et variée de la Syrie, en particulier les chrétiens, les druzes et les membres de l'ancienne minorité dominante, les alaouites, sans oublier la principale minorité du pays, les chiites, que l'Iran tentera d'utiliser comme tête de pont, comme il l'a fait dans toute la région avec les minorités chiites.
Bolivie : le virage pro-marché et la bataille pour le lithium
Faits :
Le nouveau président bolivien, Rodrigo Paz Pereira, annonce le rétablissement complet des relations au niveau des ambassadeurs avec les États-Unis, mettant fin à 17 ans de rupture de l'ère Morales/Arce et à 20 ans de populisme indigéniste de gauche radicale.
Implications :
Ce mouvement symbolise l'érosion terminale du « socialisme du XXIe siècle » dans la région. La Bolivie, économiquement exsangue, recherche désespérément le pragmatisme pro-marché, multipliant ses contacts avec le FMI et la BID. Il s'agit d'un rejet sans équivoque de l'héritage néfaste de Morales.
Le sous-texte évident de cet accord est le lithium. Les États-Unis cherchent à s'assurer l'accès aux vastes ressources boliviennes, en concurrence directe avec la pénétration chinoise et l'influence russe dans le « triangle du lithium » stratégique.
Le gouvernement de Paz Pereira marche sur une corde raide. Il a besoin de réformes pro-marché pour attirer les investissements et stabiliser l'économie, mais ces réformes (austérité, fin des subventions) vont aliéner les bases populistes et indigènes, ce qui pourrait alimenter les conflits sociaux et la déstabilisation et donner des arguments à la gauche indigéniste extrémiste et anti-occidentale.
UE : l'échec permanent du consensus sur les migrations
Faits :
Paris et Berlin tentent d'accélérer la conclusion d'un pacte commun sur les migrations basé sur la répartition des quotas et le renforcement des contrôles aux frontières. Dans le même temps, l'Italie et la Grèce, en première ligne, réclament des mesures plus souples afin d'alléger la pression réelle qui s'exerce sur la Méditerranée. Il n'y a pas de consensus.
Implications :
Le débat sur les migrations met en évidence la fracture fondamentale de l'UE post-Lisbonne. Il est impossible de concilier la souveraineté nationale (le droit de contrôler les frontières) avec la libre circulation et les quotas obligatoires imposés par Bruxelles.
L'« axe franco-allemand » n'a plus la force motrice nécessaire pour imposer sa volonté aux autres partenaires. La fragmentation (avec la montée en puissance des gouvernements conservateurs-nationalistes en Europe de l'Est et désormais en Europe du Sud) peut être un puissant catalyseur de paralysie. Bruxelles est structurellement incapable d'offrir une solution « globale » (intégrale), seulement des solutions temporaires et davantage de bureaucratie.
Chine : le double tranchant du contrôle politique
Faits :
Pékin déconcerte les marchés avec de nouvelles réglementations dans les secteurs technologique et financier, intensifiant les contrôles sur les transferts de capitaux et, surtout, sur la gestion des données.
Implications :
Le Parti communiste chinois (PCC) envoie un message sans équivoque au capital mondial : la stabilité politique et le contrôle absolu du Parti priment sur l'efficacité du marché ou la confiance des investisseurs. Ce n'est pas de la volatilité, c'est de la discipline.
La Chine n'abandonne pas le capitalisme, elle le perfectionne en tant qu'outil de l'État. Elle est prête à sacrifier la croissance à court terme (nervosité des marchés boursiers) pour assurer un contrôle à long terme et, surtout, l'autosuffisance technologique face à l'Occident.
Ukraine : la transition vers un conflit structurel
Faits :
Kiev exige une aide logistique et militaire accrue de la part de l'OTAN alors que la Russie intensifie ses opérations sur les fronts clés de Kherson et Zaporijia. La presse occidentale confirme « l'usure accélérée » du conflit.
Implications :
La « fatigue de la guerre » est réelle : l'insistance de Kiev se heurte à la dure réalité de la crise budgétaire aux États-Unis et à la paralysie bureaucratique de l'UE. La « solidarité occidentale » a une limite, et cette limite est le budget national et la volonté politique interne de démocraties rongées par leurs propres problèmes.
Moscou remporte cette bataille d'usure. Sa stratégie d'« épuisement tactique » repose sur le postulat (correct, jusqu'à présent) que les démocraties occidentales, polarisées et fiscalement épuisées, perdront tout intérêt avant que la Russie n'épuise ses ressources. Le conflit est passé d'une crise aiguë à une guerre structurelle à long terme.
Marchés : le vertige de l'incertitude politique
Faits :
Forte reprise du S&P 500 et du Nasdaq, suivie par les indices européens et asiatiques, après l'annonce de l'accord temporaire mettant fin au shutdown à Washington.
Implications :
Le rebond est un soulagement à court terme basé sur une fausse prémisse (que le problème est résolu). C'est un pic de sucre avant le crash inévitable de janvier.
La véritable leçon à tirer est l'« extrême vulnérabilité » de l'économie mondiale. Les marchés ne dépendent plus des fondamentaux économiques, mais des caprices de quarante-huit sénateurs démocrates et cinquante-deux républicains, du moins dans ce cas précis.
L'incertitude politique interne aux États-Unis est devenue l'un des principaux facteurs d'instabilité systémique mondiale, même si elle est largement dépassée en termes d'imprévisibilité par l'opacité économique de la Chine et les sérieux doutes qui pèsent sur la santé de son secteur financier.
Analyse éditoriale finale : le déclin des élites et la politique du possible
Les événements de ce 11 novembre ne sont pas un ensemble de crises aléatoires ; ils sont le portrait de l'échec des classes politiques et dirigeantes, car on ne peut plus vraiment parler d'élites. La soi-disant « élite » politique à Washington, qui ne mérite guère ce titre, incapable de financer son propre gouvernement, et l'« élite » médiatique à Londres, qui a sacrifié la vérité sur l'autel de sa propre idéologie « sectaire », sa crédibilité et son prestige. La BBC, en particulier, incarne le déclin d'une institution qui se croyait infaillible et qui se révèle aujourd'hui, aux yeux de ses pairs et du monde entier, comme un activiste partisan parmi d'autres.
Alors que ces « élites » se regardent le nombril, la réalité — sous la forme de besoins énergétiques pressants et urgents, de sécurité aux frontières et de concurrence stratégique — frappe à la porte. La « lassitude de la guerre » en Ukraine n'est rien d'autre que le résultat direct de la lassitude des citoyens face à des élites qui exigent des sacrifices à l'étranger tout en échouant dans la gestion interne.
Face à l'échec de la rigidité idéologique (évident dans la paralysie de l'UE en matière de migration), deux mouvements de pragmatisme brut émergent. Le revirement en Syrie est moralement complexe, comme le souligne rapidement The Guardian, mais géopolitiquement nécessaire. Il s'agit de la « politique du possible » qui vise à stabiliser une région afin de contenir un adversaire plus important (l'Iran). De même, le revirement de la Bolivie, bien que semé d'embûches internes, est l'acceptation de facto que l'idéologie populiste ne produit que de la misère et que le retour au pragmatisme économique est la seule issue possible.
Cette journée témoigne du choc entre deux mondes. Le premier, celui de la superstructure mondialiste (la BBC, les élites de Washington, la bureaucratie de Bruxelles), qui s'effondre sous le poids de son propre « sectarisme » et de son incompétence. Le second, celui de l'infrastructure de la Realpolitik (l'intérêt national, la sécurité, les ressources telles que le lithium), qui s'impose avec force. Le 11 novembre 2025 est un retour à la réalité : le monde a cessé d'attendre que les élites occidentales retrouvent la raison. Sans oublier que nous sommes plongés dans de nouvelles guerres froides, car il n'y en a pas une, mais plusieurs.