Gustavo de Arístegui : Analyse géopolitique du 18 décembre
- Introduction
- Le « sommet des actifs russes » : l'UE discute de l'utilisation des fonds gelés pour soutenir l'Ukraine (2026-2027)
- La guerre d'intimidation du GRU : pression russe sur la Belgique et Euroclear
- L'Ukraine résiste et reconfigure sa position militaire : Pokrovsk et la logique de l'usure
- Le « blocus » pétrolier de Trump contre le Venezuela : escalade de la pression maximale
- Le marché pétrolier en alerte rouge : volatilité et opportunité pour la fracturation hydraulique
- Trump : discours d'hier et retour de l'« État fort » (frontières, énergie et sécurité)
- Le Congrès approuve un mastodonte de défense (NDAA) : l'Ukraine et le Venezuela entrent dans la loi malgré les frictions politiques
- L'axe énergétique anti-iranien : l'accord Israël-Égypte (≈35 milliards) et le gaz comme architecture régionale
- Europe et Mercosur : les agriculteurs font entendre leur voix, Bruxelles se débat avec les mesures de sauvegarde
- La Chine accélère son « projet Manhattan » dans le domaine des puces : lithographie EUV, Huawei et la fin de la naïveté
- Rack de médias
- Commentaire éditorial
Introduction
La journée laisse apparaître une tendance claire : la coercition économique redevient une politique étrangère à l'état pur, et la technologie a atteint, sans métaphore, le rang d'arme stratégique. À Washington, l'administration Trump durcit sa position contre l'État narco-chaviste en bloquant (blockade, bloqueo) les pétroliers sanctionnés, et accompagne ce geste d'un discours national axé sur la sécurité, le contrôle des frontières et l'énergie.
À Bruxelles, le sommet de l'UE entre dans sa phase décisive : la question n'est plus de savoir s'il faut soutenir l'Ukraine, mais comment la financer sans se suicider juridiquement et sans offrir au Kremlin un précédent pour dynamiter la confiance dans l'euro. Le débat sur les avoirs russes gelés devient ainsi un test de maturité géopolitique pour l'Europe.
En parallèle, Pékin accélère son « projet Manhattan » dans le domaine des puces électroniques, c'est-à-dire sa tentative de briser le monopole occidental sur la lithographie EUV : si la Chine réduit cette dépendance, l'équilibre des pouvoirs dans les domaines de l'IA, de la défense et de l'industrie s'en trouvera modifié.
Le « sommet des actifs russes » : l'UE discute de l'utilisation des fonds gelés pour soutenir l'Ukraine (2026-2027)
Faits
Les dirigeants de l'UE discutent d'un mécanisme de financement de l'Ukraine par un prêt important garanti par des actifs russes immobilisés. Le chiffre central aujourd'hui est de ≈210 milliards d'euros d'actifs souverains russes immobilisés dans l'UE, la plus grande concentration se trouvant en Belgique, chez Euroclear (environ ≈185-194 milliards selon les critères et la méthodologie).
La proposition qui circule le plus est un « prêt de réparation » à l'Ukraine de l'ordre de ≈90 milliards d'euros pour 2026-2027, garanti par ces actifs. La Belgique exige une protection juridique et un partage des risques ; et il existe des réticences politiques ouvertes en Hongrie et en Slovaquie, qui entretiennent une affinité opérationnelle avec Moscou.
En ce qui concerne les fonds privés, le chiffre vérifiable et documenté au niveau de l'UE est de ≈28 milliards d'euros d'actifs privés russes gelés (non souverains). D'autres estimations plus élevées mélangent souvent les juridictions ou les catégories, mais la référence solide ici est celle du Parlement européen.
Implications
L'Europe est confrontée à son dilemme le plus cru : soit elle transforme les actifs russes immobilisés en levier stratégique, soit elle accepte un avenir de dépendance politique. L'obstacle n'est pas technique, mais politico-juridique. La Belgique et le Luxembourg craignent de devenir le « paratonnerre » des représailles russes : poursuites judiciaires, contre-mesures, gel des actifs occidentaux, sabotage de la réputation du système européen de compensation et de règlement.
La réticence de la Hongrie et de la Slovaquie a une autre saveur : ce n'est pas de la prudence, mais un calcul idéologique et de l'opportunisme. Et cela est corrosif, car Moscou n'a pas besoin de vaincre militairement l'UE ; il lui suffit de la fracturer.
Si l'UE ne résout pas ce problème, le message à Kiev sera dévastateur : « résistez, mais sans garantie » ; et le message à Moscou sera encore pire : « tenez bon, car le temps joue en votre faveur ». La conséquence stratégique est claire : on ne peut pas normaliser l'annexion par la force ni récompenser le révisionnisme territorial.
La guerre d'intimidation du GRU : pression russe sur la Belgique et Euroclear
Faits
Les services européens alertent sur une campagne d'intimidation du GRU contre des responsables belges et des dirigeants financiers afin de bloquer le projet d'utilisation des actifs russes gelés, en particulier ceux d'Euroclear. Le montant des actifs de la banque centrale russe y déposés est estimé à environ 185 milliards d'euros.
Implications
Cela confirme que Moscou comprend parfaitement où le bât blesse : l'infrastructure financière. Il ne s'agit pas seulement d'une guerre des tranchées, mais d'une guerre contre les nerfs du système européen. Si l'Europe cède par peur, elle ouvre la voie : demain, ce sera Euroclear ; après-demain, les ports, les réseaux électriques, les satellites ou les câbles sous-marins. L'intimidation est une forme de dissuasion inversée : elle vise à dissuader l'Europe elle-même.
L'Ukraine résiste et reconfigure sa position militaire : Pokrovsk et la logique de l'usure
Faits
Sur l'axe Pokrovsk, Kiev affirme avoir regagné ≈16 km² dans le nord du secteur, tandis que la Russie insiste sur ses avancées et ses encerclements. La difficulté russe dans les combats urbains et la dispute pour le contrôle effectif du terrain restent ouvertes.
Parallèlement, l'Ukraine conclut des accords avec l'Allemagne : un paquet de ≈1,4 milliard de dollars axé sur la défense aérienne, le soutien et la production de drones, dans le cadre d'une architecture de soutien industriel croissant, est annoncé.
Implications
La guerre est désormais un conflit d'usure de longue durée : celui qui soutiendra l'industrie de la défense, la résilience civile et le soutien politique extérieur l'emportera. Le point de vue atlantiste est évident : la pression militaire russe est incompatible avec toute stabilité européenne. C'est pourquoi toute négociation devra s'accompagner de garanties solides pour Kiev, aussi proches que possible d'un « article 5 » de l'OTAN — même si elles sont formulées sous une autre étiquette —, sans pour autant transformer l'occupation en récompense.
Le « blocus » pétrolier de Trump contre le Venezuela : escalade de la pression maximale
Faits
Les marchés et la diplomatie réagissent à l'annonce de Trump de bloquer les pétroliers sanctionnés entrant ou sortant du Venezuela. Reuters souligne l'incertitude quant à l'application pratique, mais aussi le précédent : saisies et signes opérationnels de coercition maritime.
Implications
La mesure vise le cœur du régime : les devises, les loyautés internes et les réseaux de corruption. Un narco-État vit de ses caisses ; si on lui coupe les vivres, on lui coupe le souffle. Et ici, il convient de le dire sans détours : le chavisme n'est pas « un gouvernement discutable » ; c'est une organisation mafieuse qui se maintient grâce à la répression, au trafic de drogue et à des alliances avec des acteurs criminels.
Cela dit, il faut agir avec intelligence : un blocus mal encadré peut donner à Maduro le rôle de victime. Un blocus bien calibré — légalement et avec des objectifs clairs — est exactement le contraire : l'État démocratique défendant l'ordre international contre un régime criminel.
Le marché pétrolier en alerte rouge : volatilité et opportunité pour la fracturation hydraulique
Faits détaillés
Le pétrole brut réagit à la hausse : Reuters rapporte des prix autour de ≈60,10 $ pour le Brent et ≈56,38 $ pour le WTI lors de la séance, dans un contexte où le marché anticipe également d'éventuelles sanctions supplémentaires contre la Russie si elle n'accepte pas un cadre de paix.
Lors des clôtures précédentes, Reuters a enregistré une hausse de plus de 1 % du Brent et du WTI après l'annonce du blocus.
En termes de volume, Reuters estime que le blocus met en péril environ ≈600 000 barils/jour d'exportations vénézuéliennes, dont une grande partie est destinée à la Chine (avec des nuances selon les licences spécifiques).
Implications économiques
Renaissance du pétrole de schiste : si l'administration mise sur la compensation de l'offre par la production nationale, le blocus lui fournit un argument politique parfait pour le « Drill, baby, drill » (« Fore, baby, fore ») et pour réduire les obstacles réglementaires sous le couvert de la sécurité énergétique.
Coup porté aux raffineries chinoises : le pétrole brut sanctionné à prix réduit alimente les acheteurs sensibles au prix ; si l'accès devient plus coûteux, le coût augmente et la compétitivité industrielle chinoise en pâtit. Il s'agit d'un coup indirect et élégant : la Chine n'est pas sanctionnée, mais son approvisionnement bon marché devient plus coûteux.
Trump : discours d'hier et retour de l'« État fort » (frontières, énergie et sécurité)
Faits
Trump a prononcé un discours en direct depuis la Maison Blanche le 17 décembre et a présenté son programme en matière d'économie, d'immigration et d'énergie, reprochant à l'administration précédente une partie de la détérioration et présentant des mesures de sécurité.
Le même jour, il a présidé la cérémonie de « transfert digne » à Dover pour les Américains morts en Syrie, promettant des représailles contre l'État islamique.
Implications
Le discours sert à fixer le cadre : l'administration souhaite que la politique étrangère soit le prolongement de la sécurité intérieure. En termes stratégiques, cela présente un avantage : la clarté. Et un risque : transformer la complexité de l'ordre international en une série de gestes destinés à la consommation intérieure.
La question clé est de savoir si cet « État fort » se traduira par des alliances solides et une dissuasion crédible, ou par des épisodes isolés. La cérémonie de Douvres et la promesse de représailles rappellent une chose fondamentale : le djihadisme ne s'évapore pas ; il se regroupe lorsqu'il détecte une fatigue occidentale.
Le Congrès approuve un mastodonte de défense (NDAA) : l'Ukraine et le Venezuela entrent dans la loi malgré les frictions politiques
Faits
Le Sénat approuve un projet de défense de ≈901 milliards de dollars pour l'exercice fiscal 2026, avec des dispositions telles que ≈800 millions pour l'Ukraine, le soutien balte et des limites aux réductions de forces en Europe.
Implications
La lecture géopolitique est simple : même lorsque l'exécutif veut moduler, le législatif ancre les engagements. Il ne s'agit pas seulement de comptabilité militaire, mais d'un signal envoyé aux alliés et aux adversaires. Pour l'Europe, c'est un avertissement : l'aide américaine peut varier en intensité, mais l'axe atlantique n'est pas mort ; ce qu'il exige, c'est une coresponsabilité européenne.
L'axe énergétique anti-iranien : l'accord Israël-Égypte (≈35 milliards) et le gaz comme architecture régionale
Faits détaillés
Israël et l'Égypte progressent vers un accord d'exportation de gaz de ≈35 milliards de dollars, avec un flux depuis Léviathan vers les usines de liquéfaction égyptiennes jusqu'en 2040.
Implications stratégiques
Consolidation physique des accords d'Abraham : l'interdépendance énergétique engendre des coûts très élevés en cas de rupture, même si Le Caire maintient une rhétorique dure à l'égard de Gaza. L'économie prime lorsque les caisses sont vides.
Sécurité énergétique européenne : une partie de ce gaz finira en Europe. Israël se consolide comme un atout stratégique pour l'Occident également dans le domaine de l'énergie, ce qui augmente sa marge politique face aux critiques européennes qui pèchent parfois par moralisme sélectif et manque de géostratégie.
Europe et Mercosur : les agriculteurs font entendre leur voix, Bruxelles se débat avec les mesures de sauvegarde
Faits
The Economist souligne le choc politique : les agriculteurs européens contestent l'accord avec le Mercosur.
Parallèlement, Reuters détaille comment l'UE tente de sauver l'accord en renforçant les protections agricoles et les mesures de sauvegarde, en réponse à la pression sociale et parlementaire.
Implications
L'UE veut être une puissance commerciale, mais elle ne peut l'être contre ses propres producteurs. Le problème n'est pas d'être « pro ou anti Mercosur » ; le problème est d'éviter que le monde rural ne soit le bouc émissaire habituel d'un projet européen qui prône la transition et la compétitivité tout en laissant des secteurs entiers à la merci d'importations sans symétrie réglementaire. Si Bruxelles impose l'accord « à la force du poing », elle alimente le populisme ; si elle le bloque sans proposer d'alternative, elle offre un espace à la Chine en Amérique latine. Une sortie digne exige des sauvegardes réelles, la traçabilité et la réciprocité, et non des mesures cosmétiques.
La Chine accélère son « projet Manhattan » dans le domaine des puces : lithographie EUV, Huawei et la fin de la naïveté
Faits
Reuters décrit le programme chinois (2019-2025) visant à développer des capacités nationales en lithographie extrême ultraviolet (EUV), avec un prototype opérationnel en 2025 capable de générer de la lumière EUV, mais sans encore produire de puces avancées comparables à celles occidentales. D'anciens ingénieurs, des instituts et la coordination de l'État y participent, avec Huawei comme acteur central.
Implications
Il n'y a pas ici de romantisme technologique, mais l'État, la discipline et l'objectif. Si la Chine parvient à développer l'EUV domestique, même tardivement, elle réduira l'efficacité des contrôles à l'exportation et raccourcira l'écart en matière d'IA militaire, de surveillance et de guerre électronique. L'Occident doit abandonner sa complaisance : le monopole technologique n'est pas éternel. L'Europe, en particulier, doit cesser d'agir comme si la souveraineté industrielle était un caprice français et assumer qu'il s'agit d'une question de sécurité nationale.
Rack de médias
- The Economist (World in Brief) : établit le récit macroéconomique : pression sur le Venezuela, tension européenne pour financer l'Ukraine et réponse agricole au Mercosur.
- Reuters : apporte les détails opérationnels et quantitatifs (EUV chinois, prix du pétrole brut, chiffres des immobilisations russes, NDAA et architecture de financement européenne).
- AP et Guardian : soulignent les frictions juridiques et la crainte de représailles russes ; en outre, la composante politique de la cohésion européenne et le « comment » plutôt que le « quoi ».
- Le Monde : le Mercosur est abordé sous l'angle des tensions politiques internes et de la « stratégie à la limite » de la Commission.
Commentaire éditorial
L'Europe trébuche à nouveau sur son grand péché : la tiédeur au moment décisif. L'UE a 210 milliards immobilisés par la banque centrale russe, et pourtant elle hésite comme s'il s'agissait d'un problème comptable. Ce n'est pas le cas. Le problème est à la fois moral, juridique et stratégique : si la Russie peut envahir, détruire puis conserver son butin sans coût réel, l'ordre européen devient une anecdote historique.
La prudence juridique est nécessaire, mais elle ne peut servir d'alibi. La Belgique et le Luxembourg ne peuvent pas assumer seuls le risque, c'est vrai. Mais le reste de l'Europe ne peut pas non plus se cacher derrière eux. Et la Hongrie et la Slovaquie, avec leur affinité avec Moscou, ne sont pas des « voix discordantes » : elles sont le levier interne du Kremlin.
En Amérique, la pression exercée par Trump sur le chavisme est cohérente avec une vérité dérangeante : le Venezuela n'est pas un « désaccord politique » ; c'est un narco-État. La main de fer contre le trafic de drogue et ses structures étatiques est défendable lorsqu'elle est mise en œuvre avec intelligence, légalité et des objectifs clairs. Le contraire — le dialogue vide — n'a servi qu'à prolonger l'agonie vénézuélienne et à exporter la criminalité.
Et pendant que nous discutons, la Chine construit. Son « projet Manhattan » sur les puces électroniques n'est pas une nouvelle technologique, mais une nouvelle sur le pouvoir. Celui qui contrôlera la base de l'IA contrôlera la partie la plus décisive de l'économie et de la défense. L'Occident n'a qu'une seule réponse digne : l'unité, l'investissement, la dissuasion et les valeurs, sans complexes.