Gustavo de Arístegui : Analyse géopolitique du 31 octobre 2025
- États-Unis – Chine : trêve tactique sur un « terrain glissant »
- Les États-Unis et la rupture du tabou nucléaire
- Le Sénat américain défie la politique tarifaire (troisième revers)
- Trente jours de « shutdown » : l'État comme arme politique
- Ukraine : déficit chronique et « incapacité européenne »
- Soudan : atrocités commises par les RSF et échec international
- Technologie : records pour Apple et Amazon en pleine tension
- X-59 : le bond technologique du supersonique silencieux
- Rack de médias (classement analytique)
États-Unis – Chine : trêve tactique sur un « terrain glissant »
Faits
Le sommet entre Donald Trump et Xi Jinping à Busan (Corée du Sud) a abouti à une trêve commerciale de nature strictement tactique. Les États-Unis ont réduit les droits de douane globaux appliqués à la Chine de 57 % à 47 % en diminuant de moitié la surtaxe liée à la lutte contre le fentanyl. Cette décision évite, pour l'instant, le scénario d'une escalade vers des droits de douane de 100 % qui avait été envisagé comme mesure de pression maximale.
De son côté, Pékin s'est engagé à reporter l'imposition de nouvelles restrictions à l'exportation de terres rares — matières premières essentielles à la transition énergétique et à l'électronique de pointe —, à reprendre ses achats de soja à grande échelle et à renforcer sa coopération avec Washington dans la lutte contre le trafic de drogue, en mettant l'accent sur les précurseurs chimiques du fentanyl et les mécanismes de vérification. En d'autres termes, les deux gouvernements apaisent les tensions sans renoncer à leurs positions fondamentales.
Implications
Nous sommes face à une pause pragmatique et réversible, et non à un revirement stratégique. La Chine parvient à projeter une image de parité avec les États-Unis, renforce sa marge de manœuvre et gagne du temps pour ajuster ses chaînes de valeur sans renoncer à ses objectifs industriels à long terme. Comme l'a souligné la presse économique internationale avec la métaphore du « Far West », les puissances ont « rangé » leurs armes commerciales, mais ne les ont pas abandonnées.
Pour l'Occident, la trêve offre un répit immédiat aux marchés, réduit la volatilité et apaise les tensions dans les secteurs dépendants des terres rares ; cependant, elle ne résout pas le problème de fond : la politique commerciale de Pékin est un instrument fonctionnel de sa stratégie de puissance mondiale. Sans une réponse transatlantique unie, prévisible et dotée d'une vision géostratégique à dix ou quinze ans, incluant une diversification réelle des matières critiques, cette apparente décompression renforcera l'empreinte de la Chine dans des régions où l'influence occidentale est déjà en déclin et consolidera le pouvoir domestique de Xi.
Les États-Unis et la rupture du tabou nucléaire
Faits
Le président Trump a ordonné au Pentagone de « commencer à tester » des armes nucléaires, mettant ainsi fin au moratoire de facto que les États-Unis maintiennent depuis 1992. Cette décision fait suite à la présentation par la Russie de nouveaux vecteurs stratégiques — le torpille à propulsion nucléaire Poséidon et le missile de croisière à portée théoriquement illimitée, connu sous le nom de Skyfall par l'OTAN —, que Moscou présente comme des capacités capables de contourner les défenses et de modifier l'équilibre tactico-stratégique.
Washington accuse en outre un retard dans ses programmes hypersoniques et a renoncé dans les années 1960 aux plateformes à propulsion nucléaire, ce qui augmente les obstacles techniques à tout retour à des essais significatifs. Dans ce contexte, l'annonce a une forte composante performative et politique à l'égard des publics internes et externes.
Implications
La principale conséquence est le risque de légitimer une nouvelle course aux essais et d'éroder le tabou international qui a contenu pendant des décennies la prolifération et les essais d'engins nucléaires. Ce geste vise à semer la confusion et à dissuader Moscou et Pékin, mais il soulève des questions éthiques, scientifiques et sécuritaires : de la possibilité de « retombées radioactives » et d'accidents pendant la phase d'essai à l'impact sur les régimes de vérification et les traités déjà affaiblis par les décisions de la Russie de suspendre ou de dénoncer ses obligations.
Le signal envoyé aux pays tiers ayant des ambitions atomiques est tout aussi préoccupant : chaque brèche qui s'ouvre dans le consensus sur la non-prolifération renforce les incitations à développer, même de manière dissimulée, ses propres capacités. La dissuasion du XXIe siècle gagnera davantage à investir dans le C4ISR, la défense antimissile et la cyberdissuasion qu'à revenir précipitamment à des essais dont le rapport coût-bénéfice est, aujourd'hui, très incertain.
Le Sénat américain défie la politique tarifaire (troisième revers)
Faits
Parallèlement à la trêve avec la Chine, le Sénat a approuvé par 51 voix contre 47 une résolution visant à invalider l'architecture juridique des droits de douane mondiaux (« Liberation Day tariffs ») promue par la Maison Blanche.
Plusieurs sénateurs républicains ont franchi les lignes du parti, ce qui fait de ce vote le troisième reproche bipartite de la semaine. La mesure n'est pas immédiatement contraignante et doit encore surmonter la résistance de la Chambre des représentants, mais elle marque un tournant politique.
Implications
Le message est clair : le coût interne de la guerre tarifaire — inflation importée, incertitude réglementaire, tensions dans les chaînes d'approvisionnement et pression sur l'agriculture — brise la discipline partisane. Les « freins et contrepoids » fonctionnent et tempèrent la tendance à l'isolationnisme économique.
La coexistence d'une trêve tactique avec Pékin et d'un Congrès qui remet en question le maximalisme tarifaire complique la crédibilité de l'exécutif dans les négociations et accroît la volatilité pour les entreprises et les alliés. L'agenda commercial américain est ainsi marqué par des litiges, des votes de censure symboliques et des signaux contradictoires qui, s'ils ne sont pas résolus, augmenteront les primes de risque pour les investissements.
Trente jours de « shutdown » : l'État comme arme politique
Faits
Le shutdown gouvernemental atteint trente jours et commence à avoir des effets cumulatifs sur la capacité opérationnelle de l'État. La Maison Blanche a tenté de profiter de la rigidité des négociations avec l'opposition démocrate pour promouvoir des RIF (réductions d'effectifs) et des suppressions d'emplois publics jugés « redondants », bien que des décisions judiciaires aient déjà freiné une partie de ces mouvements. Des agences critiques telles que le FBI ou la FAA voient leurs fonctions essentielles dégradées — des déplacements et paiements aux informateurs à la maintenance, aux inspections et aux quarts de contrôle aérien —, tandis que des programmes sociaux tels que le SNAP approchent de leurs limites opérationnelles, ce qui pourrait se traduire par des interruptions de service.
Implications
La polarisation transforme le « shutdown » en un instrument d'ingénierie institutionnelle qui érode le capital humain, vide de sens la planification pluriannuelle et détériore la confiance des citoyens et des marchés dans la prévisibilité du gouvernement fédéral. Chaque jour de fermeture entraîne des coûts irrécupérables (retards administratifs, pénalités pour retard dans l'exécution des contrats, pertes de productivité) et alimente un discours sur le dysfonctionnement qui nuit à la crédibilité internationale des États-Unis.
Même si, sur le plan politique, cela est présenté comme un moyen de « drainer le marais », en termes de sécurité nationale et de cohésion sociale, le prix augmente de manière exponentielle au fil des semaines.
Ukraine : déficit chronique et « incapacité européenne »
Faits
La facture stratégique de l'Ukraine explose et le besoin d'un financement stable devient le talon d'Achille de l'effort de guerre et de la résilience économique du pays. Kiev est confrontée à un déficit chronique estimé à près de 400 milliards d'euros pour soutenir la défense et la reconstruction jusqu'en 2029.
L'Union européenne promet de couvrir les besoins immédiats, mais continue de reporter la décision d'utiliser les actifs russes gelés comme garantie pour un méga-crédit qui comblerait réellement le déficit. Cette indécision contraste avec l'urgence des besoins en munitions, en maintenance des équipements et en soutien budgétaire de base (salaires, retraites, services publics).
Implications
La réticence de l'Europe à activer un instrument financier d'une ampleur suffisante n'est pas une question technique : c'est un risque existentiel. Sans pare-feu budgétaire pluriannuel, l'Ukraine reste exposée aux chocs politiques internes dans les États membres et à la lassitude des donateurs, ce qui ouvre une fenêtre opérationnelle à la Russie.
L'Europe doit comprendre que financer Kiev n'est pas un « coût de solidarité », mais une aubaine historique pour sa propre sécurité : chaque euro qui évite une défaite ou un gel du conflit favorable au Kremlin permet d'économiser des dizaines d'euros en renforcement militaire des frontières, en cyberprotection, en énergie et en gestion des crises migratoires futures. La décision concernant les avoirs russes ne peut être reportée indéfiniment sans en payer le prix sur le plan géopolitique.
Soudan : atrocités commises par les RSF et échec international
Faits
Le Conseil de sécurité de l'ONU a condamné l'assaut des Forces de soutien rapide (RSF) contre El-Fasher, ville clé du Darfour, et a mis en garde contre le danger réel de massacres à grande échelle. Des témoignages sur le terrain et des organisations humanitaires font état d'exécutions sommaires, d'attaques contre des hôpitaux, de déplacements massifs et de la destruction systématique de biens civils. La chute des centres urbains, l'effondrement des communications et l'interruption de l'accès humanitaire plongent la population dans une situation d'extrême vulnérabilité.
Implications
Le Soudan approche d'un point de non-retour humanitaire qui exige des mesures urgentes si l'on veut éviter un scénario de génocide ou de crimes contre l'humanité. L'inaction, qu'elle soit due à la paralysie du Conseil de sécurité, au manque de moyens régionaux ou à la lassitude des donateurs, est immorale et stratégiquement imprudente : elle renforce le pouvoir des milices, fracture encore davantage le tissu social et projette l'instabilité vers les pays voisins comme le Tchad, la Libye ou la République centrafricaine. Sans un mandat clair, des couloirs sécurisés et une traçabilité efficace des flux d'armes, tout cessez-le-feu restera lettre morte.
Technologie : records pour Apple et Amazon en pleine tension
Faits
Les géants technologiques ont dépassé les attentes du marché malgré l'incertitude géopolitique. Apple a déclaré un chiffre d'affaires de 112 milliards de dollars, porté par le cycle de l'iPhone 17 et la résilience de son écosystème de services. Amazon a progressé de 13 % pour atteindre 180 milliards de dollars, grâce notamment aux performances d'AWS, qui a enregistré une hausse de 20 % grâce à la demande en informatique pour l'intelligence artificielle et aux contrats à long terme avec les entreprises.
Implications
Le constat est double. D'une part, les dépenses en IA consolident les hyperscalers et renforcent les économies d'échelle, les intégrations verticales et les effets de réseau qui favorisent un petit nombre d'acteurs. D'autre part, le risque de concentration et de dépendance systémique s'intensifie si la réglementation en matière de concurrence, de données et d'interopérabilité ne suit pas.
Pour l'Europe, la combinaison du leadership américain en matière de matériel, de cloud et de modèles fondamentaux et de l'accès privilégié au capital place la barre plus haut : sans une véritable stratégie industrielle — des semi-conducteurs aux données synthétiques et à la formation des talents —, le fossé se creusera.
X-59 : le bond technologique du supersonique silencieux
Faits
Le X-59 de la NASA a effectué son premier vol et a validé en conditions réelles une configuration capable de transformer le traditionnel « bang » sonique en un « coup » acoustique (thump) beaucoup plus doux. L'objectif du programme n'est pas seulement une prouesse technique ; il s'agit de générer des données et un consensus réglementaire permettant de rouvrir le vol supersonique au-dessus des terres, ce qui, en cas de succès, pourrait réduire de moitié les temps de trajet sur les routes transocéaniques et long-courriers.
Implications
L'impact potentiel sur l'aviation commerciale est énorme : grâce aux progrès réalisés dans les domaines des matériaux, de l'aérodynamique et du contrôle du bruit, un nouveau créneau de marché se profile pour les avions à grande vitesse, avec une équation économique plus favorable que celle du Concorde.
Il ne faut pas ignorer la dimension du double usage : les technologies de signature acoustique réduite, les profils de vol et l'efficacité énergétique pourraient être transférés à des plateformes militaires de pénétration stratégique. Une future génération de bombardiers ou d'avions de reconnaissance combinant le vol supersonique sans postcombustion et des capacités furtives serait, dans la pratique, beaucoup plus difficile à détecter et à intercepter à longue distance.
Rack de médias (classement analytique)
The Economist, Financial Times, POLITICO
Ces trois médias sont à la pointe de l'analyse structurelle de la rivalité entre les États-Unis et la Chine, expliquent clairement la nature tactique de la trêve commerciale et offrent un suivi détaillé des risques nucléaires et du contrôle des armements. POLITICO apporte une valeur ajoutée grâce à sa couverture de la résistance républicaine au Sénat et des débats européens sur l'utilisation des actifs russes, ce qui aide à comprendre les divisions politiques qui conditionnent les décisions.
CNN, BBC, Le Point, Al Jazeera
CNN et la BBC se distinguent en illustrant l'impact humain du « shutdown » et en le traduisant en conséquences quotidiennes pour les citoyens et les entreprises. Le Point apporte une analyse pointue de l'annonce nucléaire de Trump comme tactique de confusion, en mettant en lumière ses implications politiques internes. Al Jazeera offre un suivi solide et continu de la catastrophe humanitaire au Soudan, en recueillant les témoignages locaux et le point de vue des agences d'aide humanitaire.
RT, China Daily, WION
Ces titres sont utiles pour cartographier les récits alternatifs — et parfois ouvertement propagandistes — qu'il convient de connaître pour anticiper les cadres rhétoriques de Moscou et Pékin. Ils sont précieux si on les compare avec des sources indépendantes.
Médias régionaux (Clarín, Kyiv Post)
Leur couverture est plus ciblée et leur portée mondiale limitée, mais ils apportent une granularité locale. Le Kyiv Post, par exemple, insiste régulièrement sur l'urgence des fonds et dénonce « l'incapacité européenne » à combler le déficit financier de l'Ukraine.
L'Osservatore Romano
Sa valeur réside dans son approche éthique et humanitaire — en particulier au Soudan —, même si sa contribution à l'analyse géopolitique est moins approfondie et plus normative.