Armes chimiques au Soudan

Manifestation à Londres contre les armes chimiques au Soudan
Une puissance mortelle et l'odeur d'un crime impuni
  1. Silence absolu
  2. Terreur transfrontalière

Alors que les appels à la retour de centaines de milliers de personnes déplacées à Khartoum se poursuivaient, les équipes sanitaires ont commencé à documenter une augmentation des cas de personnes atteintes par des armes chimiques dans la capitale soudanaise : des visages d'enfants couverts de taches blanches et un soldat de l'armée de Port-Soudan cloué au lit après avoir été blessé par des armes chimiques.

Si l'on remonte un peu dans le temps, deux vidéos du commandant de l'armée de Port Soudan, Abdel Fattah al-Burhan, et de son assistant, Yasser al-Atta, circulent à différentes occasions, dans lesquelles ils menacent tous deux d'utiliser la « force létale » contre les forces de la coalition Ta'sis dans la guerre qui a éclaté en avril 2023. Les analystes et observateurs soudanais ont interprété ces déclarations comme une menace voilée d'utiliser des armes chimiques, sans toutefois le mentionner explicitement.

Le militant soudanais Ahmad Ali a publié une vidéo montrant un membre de l'armée de Port-Soudan alité à cause de l'utilisation d'armes chimiques à Khartoum, indiquant sur son compte sur la plateforme X que ce citoyen soudanais résidait au Royaume-Uni, mais qu'il était revenu à Omdurman pour combattre aux côtés de l'armée d'al-Burhan et de ses alliés islamistes, jusqu'à ce qu'il tombe malade à cause de son exposition à des agents chimiques.

Une autre vidéo, publiée par la militante Nawal al-Khabir également sur X, montre deux enfants couverts de taches blanches sur tout le corps, vraisemblablement victimes d'armes chimiques. Elle accuse les « djihadistes » islamistes d'être à l'origine de ces attaques, avec le consentement de l'armée de Port-Soudan, qui leur aurait permis d'utiliser des armes interdites au niveau international, faisant payer le prix à des enfants innocents.

Silence absolu

Dans un article d'opinion publié dans le quotidien La Tribune, Sébastien Boussois, chercheur et conférencier en relations internationales spécialisé dans le monde arabe et la géopolitique, souligne que, tandis que l'attention mondiale se concentre sur Gaza et l'Ukraine, une tragédie plus sombre déchire le Soudan, où le conflit atteint des niveaux de violence sans précédent, accompagné d'accusations d'utilisation d'armes chimiques contre des civils.

Au milieu du bruit des crises mondiales — la guerre en Ukraine et le conflit à Gaza —, un pays africain souffre dans un silence total : le Soudan. Pourtant, la violence dans ce pays a atteint des niveaux sans précédent, avec l'utilisation présumée d'armes chimiques.

Boussois résume la situation en ces termes : « Alors que tous les regards sont tournés vers Gaza et la mer Rouge, les vidéos et les témoignages diffusés sur Internet rappellent au monde une vérité que les caméras officielles ignorent : la guerre au Soudan n'est pas seulement une tragédie humanitaire, elle pourrait aussi être un laboratoire d'atrocités interdites par le droit international. »

Le chercheur explique que des civils, des personnes déplacées et des réfugiés accusent directement l'armée de Port-Soudan d'utiliser des armes chimiques contre son propre peuple, en se basant sur les images sanglantes diffusées sur les réseaux sociaux. Deux hashtags principaux ont été lancés sur ces plateformes : « #QuímicoSudanés » (Chimique soudanais) et « #ElEjércitoSudanésAtacaConQuímicos » (L'armée soudanaise attaque avec des armes chimiques), ce qui a généré une mobilisation sans précédent dans le monde arabe et une vague d'indignation en ligne qui a dépassé les agendas médiatiques et diplomatiques.

Face à ces accusations, le refus obstiné du gouvernement de Port-Soudan d'autoriser des enquêtes indépendantes renforce les soupçons, selon M. Boussois. Si Khartoum n'avait rien à cacher, il chercherait à prouver son innocence. Mais son silence confirme ce que les témoins dénoncent : des attaques chimiques contre des civils, des enfants et des femmes enceintes.

L'analyste souligne que cette pression commence à avoir un écho politique : le Quatuor international (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Égypte et États-Unis) a publié en septembre dernier une déclaration commune exigeant le cessez-le-feu, la transition vers un gouvernement civil et la fin de l'ingérence des groupes islamistes liés aux Frères musulmans.

Washington est allé plus loin et a imposé des sanctions au ministre des Finances de Port-Soudan, Jibril Ibrahim, et à la milice extrémiste Al-Bara ibn Malik, accusée de recevoir le soutien du Corps des gardiens de la révolution islamique iranienne. Par la suite, le Quartet a tracé une feuille de route pour le Soudan qui exclut les islamistes.

Terreur transfrontalière

Face au consensus international selon lequel l'utilisation d'armes chimiques représente une ligne rouge claire, Boussois avertit que le silence du monde implique l'effondrement du droit de la guerre lui-même. Le Soudan, déjà plongé dans le chaos, risque de devenir un foyer de contagion régionale, un réseau entremêlé d'atrocités massives, de terrorisme transfrontalier et d'alliances toxiques.

C'est pourquoi, selon M. Boussois, il est urgent de charger des commissions internationales indépendantes d'enquêter sur les faits, car même les réseaux sociaux, devenus le tribunal numérique de l'opinion publique, ne suffisent plus. Il est nécessaire d'agir au niveau régional et mondial : « Genève, La Haye et New York doivent se saisir de cette affaire, sinon l'odeur du gaz toxique ne se limitera pas aux populations soudanaises, mais imprégnera la conscience mondiale comme une défaite collective de l'humanité. »

En octobre dernier, une enquête de France 24 a révélé que l'armée de Port-Soudan avait utilisé du gaz chloré lors de deux attaques contre Khartoum en 2024, lançant deux barils de chlore en septembre de cette année-là près de la raffinerie de pétrole d'Al-Jaili, au nord de la capitale.

Les États-Unis ont imposé des sanctions en juin dernier au gouvernement pro-Burhan de Port-Soudan pour l'utilisation d'armes chimiques dans la guerre civile sanglante, bien que Washington n'ait pas précisé quand et où ces armes ont été utilisées, selon le site web Swissinfo.

Bien que l'utilisation d'armes chimiques dans les environs de Khartoum ait été documentée l'année dernière, les forces de la coalition Ta'sis contrôlaient alors la zone et la principale installation pétrolière du Soudan, ce qui suggère qu'elles ont été délibérément prises pour cible.

Human Rights Watch a qualifié l'utilisation de substances chimiques industrielles comme arme de « précédent alarmant ». Cependant, le gouvernement de Port-Soudan a nié à plusieurs reprises ces accusations, affirmant qu'il s'agissait de « chantage politique ». Il a même déclaré il y a quelques semaines qu'une enquête interne n'avait trouvé aucune preuve de contamination chimique dans l'État de Khartoum, bien que des observateurs aient signalé des signes de pollution causée par des produits chimiques.

En juin, les États-Unis ont annoncé des sanctions d'un an contre le Soudan après avoir accusé l'armée de Port Soudan d'avoir utilisé des armes chimiques dans le conflit armé contre les forces de la coalition Ta'sis.

Le 25 septembre dernier, la Coalition soudanaise pour les droits de l'homme a déposé une plainte devant la Cour pénale internationale contre l'armée et le gouvernement de Port-Soudan, demandant l'ouverture d'enquêtes contre les responsables militaires coupables de violations et de la détérioration générale des conditions dans plusieurs régions du pays.