La France renforce son influence au Moyen-Orient face au déclin européen

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot - REUTERS/ LUDOVIC MARIN

Paris cherche à retrouver son poids diplomatique dans une région clé alors que la perception internationale selon laquelle l'Europe a perdu de son importance face à d'autres blocs de pouvoir se renforce

  1. Tournée française au Moyen-Orient et contexte international
  2. Le débat sur le déclin européen en 2025-2026
  3. Leçons tirées de l'Afrique et perte d'influence au Sahel
  4. Défis régionaux et premiers messages en Syrie
  5. Liban : les limites de l'influence française
  6. Économie, Golfe et projection stratégique
  7. Sécurité européenne, présence diplomatique et objectifs

Tournée française au Moyen-Orient et contexte international

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean Noel-Barrot, effectue actuellement une tournée au Moyen-Orient dans le but de renforcer le rôle de la France et de souligner son leadership au niveau international. Tout cela dans un contexte où son influence s'est réduite dans ses zones d'influence traditionnelles (l'Afrique) et où l'Union européenne est globalement perçue comme un acteur moins décisif. 

C'est pourquoi la présence française cherche à projeter une autonomie stratégique, à renforcer la voix européenne et à empêcher d'autres acteurs d'occuper les espaces d'influence que Paris considère encore comme stratégiques. 

Le débat sur le déclin européen en 2025-2026

La question du déclin européen a récemment fait l'objet d'un débat. Comme cela a déjà été le cas lors de la Conférence sur la sécurité de Munich en 2025, où Charles Michel, président du Conseil européen, a souligné que l'Europe devait reprendre les rênes et se montrer plus forte en matière de sécurité et de défense. « Notre puissance repose sur notre influence dans le monde », a-t-il précisé. 

Le président du Conseil européen, Charles Michel - REUTERS/ JOHANNA GERON

De son côté, Emmanuel Macron, lors de la Conférence des ambassadeurs français en janvier 2026, a averti : « Il existe un risque d'affaiblissement des mécanismes de coopération internationale. L'Europe risque de disparaître de la carte géopolitique si elle ne renforce pas sa cohésion interne et sa capacité d'action face aux puissances qui imposent des règles par la force ». 

Plus récemment, lors du Forum économique mondial de Davos 2026, M. Macron a insisté : « L'Union européenne doit utiliser tous les instruments à sa disposition pour protéger ses intérêts stratégiques et répondre à la coercition extérieure. L'Europe ne peut pas rester à la traîne dans un monde où les grands acteurs définissent les règles ». Ces déclarations montrent que la diplomatie française au Moyen-Orient s'inscrit dans un effort plus large visant à projeter sa propre influence, même lorsque l'UE dans son ensemble est perçue comme affaiblie. 

Le président français Emmanuel Macron porte des lunettes de soleil alors qu'il assiste à la 56e réunion annuelle du Forum économique mondial (WEF) à Davos, en Suisse, le 20 janvier 2026 - REUTERS/ DENIS BALIBOUSE

Leçons tirées de l'Afrique et perte d'influence au Sahel

Le contexte régional renforce l'urgence de cette stratégie. La France a perdu du terrain en Afrique, en particulier au Sahel, où le retrait des forces militaires et la détérioration des relations avec d'anciens alliés ont laissé un vide stratégique et symbolique. 

Selon Jean-Yves Le Drian, ancien ministre français des Affaires étrangères : « Le retrait du Sahel nous a appris que l'absence dans des régions stratégiques se traduit rapidement par une perte de voix et de capacité d'influence. Nous ne pouvons pas répéter cela au Moyen-Orient ». L'expérience africaine sert d'avertissement à la France pour qu'elle ne perde pas sa présence dans une région aussi complexe que le Levant et le Golfe

Défis régionaux et premiers messages en Syrie

Le Moyen-Orient est aujourd'hui confronté à de multiples défis : la guerre à Gaza, la fragilité institutionnelle au Liban, le conflit syrien prolongé et les tensions nucléaires avec l'Iran limitent la capacité d'action des acteurs traditionnels. Ne disposant pas d'une puissance militaire comparable à celle des États-Unis ni d'une influence directe comme l'Iran ou l'Arabie saoudite, la France mise sur un profil diplomatique actif basé sur la médiation, le multilatéralisme et la promotion de solutions politiques négociées. 

L'une des premières mesures prises par M. Barrot lors de sa tournée au Moyen-Orient a été de réaffirmer le soutien de son pays au peuple syrien dans la construction de son avenir, après s'être entretenu avec son homologue syrien, Asaad Al-Shaibani. Il a souligné l'importance de l'accord conclu entre le gouvernement syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS). « Nous avons abordé les mécanismes de mise en œuvre de l'accord global entre le gouvernement syrien et les FDS, qui enregistre des progrès significatifs », a déclaré M. Barrot. 

Le ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad al-Shaibani, serre la main du ministre français de l'Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot - PHOTO/ BERTRAND GUAY via REUTERS

Liban : les limites de l'influence française

Le cas du Liban illustre les limites de l'influence française. Selon Hanna Youssef, analyste au Conseil européen des relations étrangères : « La France reste impliquée dans les efforts de stabilisation politique et économique, mais sa capacité à influencer les équilibres internes est aujourd'hui limitée et éclipsée par l'influence des acteurs régionaux ». Cela montre que, même si Paris maintient sa présence, sa marge de manœuvre est plus réduite que lors des décennies précédentes. 

La France, qui ne dispose pas d'une puissance militaire comparable à celle des États-Unis ni d'une influence directe comme l'Iran ou l'Arabie saoudite, préfère adopter un profil diplomatique très actif. Elle a toujours misé sur la médiation, le multilatéralisme et la recherche de solutions politiques négociées. Le cas du Liban nous montre jusqu'où peut aller l'action de la France dans ce pays. 

L'ancien Premier ministre par intérim du Liban, Najib Mikati, rencontre l'ancien ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian à Beyrouth, au Liban, le 29 novembre 2023 - REUTERS/ MOHAMED AZAKIR

Économie, Golfe et projection stratégique

La France combine sa stratégie diplomatique avec des initiatives économiques et stratégiques. Les relations avec les pays du Golfe, par exemple, sont renforcées non seulement pour des raisons commerciales et énergétiques, mais aussi comme moyen de projetter une influence mondiale. Ces relations permettent à la France de rester connectée aux centres de décision clés, même si elle n'est pas l'acteur dominant. 

La politique française au Moyen-Orient est également liée à la sécurité européenne. À propos de l'Iran, Emmanuel Macron a déclaré : « L'Iran a une responsabilité directe dans la déstabilisation régionale. Cela affecte non seulement le Moyen-Orient, mais aussi la sécurité européenne ». Ce lien entre la politique régionale et la sécurité européenne souligne la logique d'intérêt stratégique qui guide la tournée française. 

Sécurité européenne, présence diplomatique et objectifs

Le vice-président de la Commission européenne, Margaritis Schinas, a renforcé cette idée : « L'Europe doit renforcer sa présence diplomatique au Moyen-Orient. La région a besoin d'un engagement européen cohérent pour garantir que notre voix soit entendue dans les processus de paix et de sécurité ». Ces déclarations montrent que la France agit également pour compenser la visibilité et la capacité d'action limitées de l'UE sur les scènes internationales critiques. 

Le vice-président de la Commission européenne, Margaritis Schinas - REUTERS/ YVES HERMAN

Dans ce contexte, la stratégie française poursuit trois objectifs liés : projeter son autonomie dans un monde où l'UE est perçue comme affaiblie ; renforcer la voix européenne dans les processus multilatéraux ; et appliquer les leçons tirées de l'Afrique, où l'absence de Paris a créé des vides de pouvoir rapidement comblés par d'autres acteurs internationaux ou régionaux. 

La France cherche à démontrer que, même sans diriger de blocs, elle peut articuler ses propres initiatives diplomatiques et contribuer à empêcher que le discours sur le déclin européen ne se consolide, en projetant sa présence sur une scène où la politique, la sécurité et l'économie sont étroitement liées.