Réunion des Frères musulmans à Istanbul
Le retour de l'organisation par la porte des crises ouvertes
- D'un projet de pouvoir à une stratégie de repositionnement
- Le Yémen, traduction sur le terrain de la rencontre
- Attaque contre les forces de lutte antiterroriste
- Le Soudan, l'autre face de la même médaille
- L'Europe dans le cercle de l'effet rebond
Alors que les grandes villes européennes accueillaient la nouvelle année avec des mesures de sécurité strictes, par crainte d'attentats terroristes, Istanbul accueillait une réunion très sensible de dirigeants et de réseaux liés à l'organisation des Frères musulmans, à un moment régional délicat où se conjuguent guerres, effondrements d'États et recul des projets traditionnels de l'islam politique.
Selon des informations provenant de cercles spécialisés, des représentants des branches et des réseaux des Frères musulmans du Qatar, d'Égypte, du Yémen, du Soudan, du Liban, de Jordanie, d'Algérie, de Tunisie, de Libye, d'Irak, des Émirats arabes unis et de Somalie ont participé à la réunion, ainsi que des structures organisationnelles basées en Europe, dont celle connue sous le nom de Bureau de l'Organisation internationale à Londres.
L'importance de cette rencontre ne réside pas seulement dans l'étendue de la représentation géographique, mais aussi dans son moment politique, qui soulève de sérieuses questions quant à savoir si l'organisation tente de se relancer au niveau régional à travers des scénarios de conflit, plutôt que par des voies politiques qui ont échoué ou lui ont été fermées.
D'un projet de pouvoir à une stratégie de repositionnement
Au cours de la dernière décennie, l'organisation des Frères musulmans est passée d'une position d'« alternative politique » à celle d'un mouvement encerclé ou exclu dans la plupart des pays arabes. Ce recul n'a pas conduit à la désintégration du réseau, mais à un changement de fonction : de la tentative d'accès direct au pouvoir à celle d'agir en tant qu'acteur flexible dans les crises, profitant de la fragilité des États et des conflits armés.
Dans ce contexte, la réunion d'Istanbul semble être une tentative de recoordonner les rôles entre les différentes branches et de définir des scénarios prioritaires, en tête desquels le Yémen et le Soudan, où l'État reste faible, les armes sont disponibles et les alliances changeantes, et où l'organisation bénéficie du soutien militaire et politique saoudien.
Le Yémen, traduction sur le terrain de la rencontre
Cette réunion ne peut être dissociée de l'accélération des événements au Yémen, et en particulier à Hadramaut. Dans les jours qui ont précédé et coïncidé avec la rencontre, Hadramaut a été le théâtre d'une escalade militaire qui a inclus des frappes aériennes saoudiennes contre les forces opposées aux Frères musulmans et contre des installations et des sites stratégiques, ainsi que des mouvements de forces yéménites liées au courant des Frères, avec le soutien direct des forces soutenues par l'Arabie saoudite.
Cette escalade n'est pas seulement interprétée comme un conflit local, mais comme un exemple concret de la réintégration des Frères musulmans sur la scène militaire, non pas en tant que porteurs d'un projet national, mais comme un instrument dans une lutte d'influence plus large, destinée à rompre les équilibres existants et à affaiblir les forces locales qui avaient accumulé un pouvoir indépendant.
Attaque contre les forces de lutte antiterroriste
Le plus grave dans le panorama yéménite est que cette escalade s'est produite au détriment des forces du sud, qui ont joué ces dernières années un rôle clé dans la lutte contre le terrorisme, tant face aux Houthis que dans l'expulsion d'Al-Qaïda de Hadramaut en 2016, transformant Mukalla et son port en une zone sûre pour le commerce local et international.
Affaiblir ces forces, ou les retirer de l'équation du contrôle, crée un véritable vide sécuritaire et recrée le même environnement dans lequel les organisations extrémistes prospéraient auparavant, ce qui suscite des inquiétudes qui dépassent le cadre du Yémen et touchent à la sécurité régionale et à la navigation internationale.
Le Soudan, l'autre face de la même médaille
Au Soudan, la situation est encore plus chaotique. La guerre en cours a provoqué un afflux massif d'armes, avec des informations faisant état d'un soutien ouvert à des milices extrémistes opérant sous différentes appellations.
Comme au Yémen, l'objectif ne semble pas être de construire une autorité stable, mais de gérer le chaos de manière à permettre le retour d'organisations politiquement expulsées, par le biais des armes et d'alliances temporaires.
En ce sens, le Yémen et le Soudan apparaissent comme deux scénarios parallèles dans le cadre d'une même stratégie : recycler l'islam politique dans les conflits, et non au sein de l'État.
L'Europe dans le cercle de l'effet rebond
Pour l'Europe, ce processus n'est pas lointain. Les pays européens qui, pendant des décennies, ont permis l'activité de réseaux liés aux Frères musulmans sous des labels caritatifs ou civils, sont aujourd'hui confrontés à une nouvelle réalité en matière de sécurité, dans laquelle des restrictions sont imposées aux célébrations publiques et les ressources de sécurité s'épuisent, face à la crainte de menaces transfrontalières.
Les observateurs estiment que la tolérance prolongée de l'Europe à l'égard de l'organisation, sans examen suffisant de sa structure en réseau et de ses fonctions transnationales, a contribué à créer une zone grise dont les organisations idéologiques profitent pour se repositionner, même lorsqu'elles sont politiquement encerclées dans leur pays d'origine.
La réunion d'Istanbul ne peut être considérée comme un simple événement organisationnel, mais comme le signe d'un tournant stratégique dans l'action des Frères musulmans : de la tentative de gouverner à l'investissement dans le chaos.
Le Yémen et le Soudan offrent aujourd'hui les premiers terrains d'essai de cette voie, tandis que l'Europe est à nouveau confrontée à une question clé :
est-il toujours sûr de traiter les Frères musulmans comme un mouvement politique « susceptible d'être contenu », ou le coût de cette tolérance est-il déjà payé en termes de sécurité et de stabilité à l'intérieur et à l'extérieur du continent ?