L'ombre du Sahel : insurrection hybride, marchés politiques et gouvernance criminelle dans la configuration d'une menace systémique transcontinentale
- Le Sahel, paradigme des conflits contemporains
- Insurrection hybride : dépassement du paradigme insurrectionnel classique
- Le « marché politique » : pouvoir, loyautés et transactions
- Gouvernance criminelle : ordre, extraction et légitimité armée
- Économie politique de la violence : ressources, climat et conflit
- Internationalisation et concurrence stratégique
- Projection vers l'Europe : implications stratégiques
- Conclusions : le Sahel, miroir de l'avenir de la violence organisée
On soutient que les groupes armés, en particulier Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et l'État islamique au Grand Sahara (ISGS), sont passés d'insurrections idéologiques classiques à des modèles d'insurrection hybride, combinant contrôle territorial, fourniture sélective de services et la participation à des marchés illicites, ce qui leur permet de maintenir leur pouvoir de manière autonome et résiliente face aux pressions militaires.
Le cadre conceptuel du « marché politique » est intégré, qui décrit la négociation constante des loyautés et des ressources dans des contextes d'État faible, montrant comment les groupes djihadistes s'insèrent dans ces dynamiques pour consolider leur influence et leur légitimité. De même, le concept de « gouvernance criminelle » est appliqué pour expliquer comment les acteurs armés exercent les fonctions traditionnelles de l'État par le biais d'économies illicites, en établissant des systèmes parallèles de justice, de perception et de contrôle social, ce qui assure leur survie et leur projection de pouvoir.
Nous examinerons la relation entre les facteurs structurels (fragilité de l'État, conflits intercommunautaires, changement climatique) et les dynamiques transnationales de la criminalité et du terrorisme, en mettant en évidence la projection directe et indirecte de ces menaces vers l'Europe, en particulier l'Espagne, à travers les flux illicites et les réseaux de radicalisation numérique. Enfin, nous conclurons que la complexité du Sahel exige des stratégies globales combinant sécurité, gouvernance, développement et coopération internationale soutenue, car son instabilité constitue un laboratoire avancé de violence organisée et un indicateur de défis similaires dans d'autres régions fragiles du système international.
Le Sahel, paradigme des conflits contemporains
Le Sahel est devenu l'un des scénarios les plus illustratifs des transformations profondes qu'a connues la violence organisée au XXIe siècle. Loin de répondre aux schémas classiques de l'insurrection idéologique ou de la guerre civile conventionnelle, le conflit sahélien incarne une forme avancée de violence hybride, où se superposent des logiques insurrectionnelles, criminelles et politiques dans un environnement caractérisé par la fragilité structurelle de l'État. Cette convergence explique non seulement la persistance du conflit, mais aussi sa capacité d'adaptation, son expansion territoriale et sa projection transnationale.
Dans cette perspective, le Sahel ne doit pas être analysé comme un ensemble de crises nationales disjointes, mais comme un système régional intégré, articulé par des flux illicites, des alliances armées flexibles et des marchés de pouvoir informels.
La menace qui émerge de ce système ne se limite pas à l'espace africain, mais s'étend à l'Europe à travers des dynamiques de sécurité, de criminalité organisée et de radicalisation idéologique, plaçant le flanc sud de l'Europe — et en particulier l'Espagne — dans une position de vulnérabilité structurelle.
Insurrection hybride : dépassement du paradigme insurrectionnel classique
Le concept d'insurrection hybride est essentiel pour comprendre la nature du djihadisme sahélien. Contrairement aux modèles insurrectionnels traditionnels — caractérisés par des hiérarchies rigides, des objectifs politiques définis et une dépendance à l'égard d'un soutien populaire motivé par l'idéologie —, l'insurrection hybride combine plusieurs répertoires d'action : violence asymétrique, criminalité organisée, contrôle économique des territoires et fourniture sélective de services.
Au Sahel, des groupes tels que le JNIM et l'ISGS opèrent simultanément en tant que mouvements insurgés, réseaux criminels et autorités locales de facto. Leur légitimité ne découle pas exclusivement d'un discours religieux, mais aussi de leur capacité à gérer des ressources, à imposer l'ordre et à offrir une protection dans des contextes où l'État est absent ou agit de manière prédatrice. Cette multifonctionnalité leur permet de s'adapter rapidement aux changements de l'environnement stratégique, d'absorber des défaites militaires partielles et de reconfigurer leurs alliances sans perdre leur cohérence opérationnelle.
L'insurrection hybride sahélienne ne vise pas nécessairement la prise du pouvoir étatique au sens classique du terme. Son objectif principal est le contrôle soutenu des espaces périphériques et des routes stratégiques, à partir desquels elle peut tirer des revenus, projeter son influence et conditionner l'action des États centraux. Cette logique explique le paradoxe apparent de groupes qui étendent leur contrôle territorial sans tenter de s'emparer des capitales nationales ou des institutions formelles.
Le « marché politique » : pouvoir, loyautés et transactions
Le concept de « marché politique » est essentiel pour analyser le fonctionnement interne des systèmes politiques sahéliens. Ce cadre théorique décrit des contextes dans lesquels le pouvoir politique n'est pas exercé principalement par le biais d'institutions formelles, mais par l'achat et la vente de loyautés, la redistribution des revenus et la négociation constante entre les acteurs armés, les élites locales et les autorités étatiques.
Au Sahel, l'État opère comme un acteur parmi d'autres sur ce marché politique, en concurrence avec les groupes armés, les leaders communautaires et les réseaux criminels pour le contrôle des ressources et des soutiens. Les alliances sont intrinsèquement instables, déterminées par des calculs de coûts-bénéfices à court terme plutôt que par des affinités idéologiques durables. Dans ce contexte, la violence devient un outil de négociation, utilisé pour réajuster les prix politiques et redéfinir les équilibres de pouvoir.
Les groupes djihadistes ont démontré une capacité remarquable à s'insérer dans ce marché, offrant une protection armée, un accès à des économies illicites et la résolution de conflits en échange de loyauté ou de neutralité. Ainsi, l'insurrection ne détruit pas le système politique informel existant, mais le capture et le réorganise à son avantage. Cette logique explique pourquoi les coups d'État et les changements de régime n'ont pas modifié de manière substantielle les dynamiques d'insécurité : le marché politique persiste au-delà des structures formelles du gouvernement.
Gouvernance criminelle : ordre, extraction et légitimité armée
La notion de « gouvernance criminelle » permet de comprendre comment des acteurs non étatiques exercent des fonctions traditionnellement associées à l'État, en utilisant des activités illicites comme base matérielle de leur pouvoir. Au Sahel, la gouvernance criminelle n'est pas un phénomène marginal, mais un élément central de l'ordre social dans de vastes zones rurales.
Les groupes armés établissent des systèmes de justice parallèles, réglementent l'accès aux terres et aux ressources, perçoivent des impôts informels et garantissent la sécurité des activités économiques — légales et illégales — sous leur contrôle. Bien que coercitive et exclusive, cette forme de gouvernance est fonctionnelle pour les communautés qui ne disposent pas d'alternatives institutionnelles. La prévisibilité des règles imposées par les groupes armés contraste, dans de nombreux cas, avec l'arbitraire et la corruption des autorités étatiques.
Cette gouvernance criminelle se maintient grâce à son intégration dans des économies transnationales illicites. Le trafic de drogue, l'exploitation minière illégale, la contrebande de carburant et le trafic d'êtres humains ne sont pas des activités accessoires, mais des piliers structurels du système. La capacité à réguler ces flux confère aux groupes armés une source de revenus stable et un outil de contrôle social.
Économie politique de la violence : ressources, climat et conflit
L'analyse du Sahel exige d'intégrer la dimension environnementale dans l'économie politique de la violence. Le changement climatique agit comme un multiplicateur de menaces, intensifiant la concurrence pour des ressources rares et érodant les moyens de subsistance traditionnels. La désertification, la variabilité des précipitations et la dégradation des terres agricoles ont exacerbé les tensions entre les communautés pastorales et agricoles, créant un terrain fertile pour la mobilisation armée.
Les groupes djihadistes ont instrumentalisé ces conflits, se positionnant comme des arbitres armés et exploitant les griefs historiques. En ce sens, la violence n'est pas seulement idéologique ou criminelle, mais profondément politique, ancrée dans des conflits d'accès, de contrôle et de redistribution des ressources dans des contextes de pénurie structurelle.
Internationalisation et concurrence stratégique
Le retrait des acteurs occidentaux et l'arrivée de nouvelles puissances ont modifié l'équilibre stratégique régional, mais n'ont pas transformé les dynamiques fondamentales du conflit. La présence russe et l'expansion chinoise s'inscrivent à leur tour dans le « marché politique » régional, négociant l'accès, l'influence et les ressources avec les élites locales et les régimes militaires.
Cette internationalisation fragmente encore davantage les cadres de coopération et rend difficile l'élaboration de réponses cohérentes. La concurrence entre les acteurs extérieurs renforce la logique transactionnelle du pouvoir, réduisant les incitations à des réformes institutionnelles profondes et favorisant des solutions à court terme fondées sur la coercition.
Projection vers l'Europe : implications stratégiques
La consolidation d'un système d'insurrection hybride et de gouvernance criminelle au Sahel a des implications directes pour l'Europe. Les flux illicites qui traversent la région alimentent les réseaux criminels européens, tandis que les discours produits par les groupes armés circulent dans les espaces numériques transnationaux. L'Espagne, en tant que plaque tournante logistique et frontière sud, occupe une position particulièrement sensible dans cette architecture des risques.
La menace ne se manifeste pas nécessairement sous la forme d'attentats directs, mais plutôt par une érosion progressive de la sécurité, de la cohésion sociale et de la gouvernance, favorisée par les économies illicites et les dynamiques de radicalisation diffuse.
Conclusions : le Sahel, miroir de l'avenir de la violence organisée
Le Sahel représente une manifestation avancée des transformations contemporaines de la violence organisée. La combinaison d'une insurrection hybride, d'un « marché politique » et d'une gouvernance criminelle configure un système hautement résilient, capable de survivre aux interventions militaires, aux changements de régime et aux pressions internationales.
Pour l'Europe et l'Espagne, le défi ne consiste pas seulement à contenir les effets immédiats de cette instabilité, mais aussi à comprendre que le Sahel anticipe des formes de conflit qui se reproduiront probablement dans d'autres zones fragiles du système international. Ignorer cette réalité revient à accepter que l'ombre du Sahel continuera de s'étendre, de manière de plus en plus intense, sur l'espace euro-africain.