Epstein, WikiLeaks et Snowden : le pouvoir mis à nu
Ils ont plutôt constitué une fenêtre supplémentaire – peut-être la plus crue – sur la structure profonde du système international qui gouverne le monde. Un système qui ne repose pas uniquement sur les États, les armées et les traités, mais aussi sur des réseaux d'influence, de chantage, d'échange de secrets et une gestion minutieuse des affaires louches sous des tables élégamment décorées.
Ce que révèlent ces documents n'est pas moins dangereux que ce qui a été exposé par les fuites de WikiLeaks ou les archives d'Edward Snowden ; au contraire, cela complète le tableau sous un autre angle : celui du corps, du désir et du scandale comme outils de gouvernement.
Dès que des fragments des archives d'Epstein ont commencé à être divulgués, il est apparu clairement que l'affaire dépassait le cadre d'une seule personne ou d'une île isolée. Nous sommes face à un dossier de relations complexes qui entremêlent l'argent et la politique, les services de renseignement et les médias, et les élites mondiales et les zones d'ombre échappant à toute forme de responsabilité.
Les noms de présidents, de princes, de milliardaires, de célébrités et de hauts fonctionnaires – actuels et passés – apparaissent dans ces documents, non pas toujours en tant qu'accusés directs, mais comme faisant partie d'un paysage mondial contaminé, où la proximité du pouvoir génère une immunité tacite.
C'est précisément là que Epstein rejoint WikiLeaks et Snowden. Dans les deux derniers cas, le visage du système de sécurité mondial a été révélé : surveillance massive, espionnage généralisé, transformation de la vie privée en illusion et de la démocratie en façade technique.
Les documents d'Epstein révèlent l'autre facette de cette même structure : comment les élites sont gérées à partir de leurs points faibles, comment la déviation morale se transforme en un instrument de pression et, parfois, en un langage interne de communication au sein de cercles fermés inaccessibles aux citoyens ordinaires.
WikiLeaks a mis à nu la diplomatie ; Snowden a dénoncé l'État surveillant ; Epstein met à nu l'être humain lorsqu'il se trouve au sommet de la hiérarchie. Les trois cas transmettent le même message avec des registres différents : le monde n'est pas gouverné selon les valeurs enseignées dans les manuels, mais par des équilibres troubles, des lignes rouges non déclarées et des accords qui ne passent jamais par les parlements ni par les urnes.
L'élite internationale, telle que la révèlent ces documents, n'est pas nécessairement rationnelle ni morale, mais profondément pragmatique, jusqu'à la limite de la brutalité. Ce qui la soude, ce n'est pas la foi en la démocratie ou en les droits de l'homme, mais la protection des intérêts, la continuité du système et la prévention de son effondrement interne. Lorsque l'éthique devient un obstacle, elle est discrètement contournée ou transformée en un discours destiné à la consommation médiatique.
Dans ce contexte, la question n'est plus de savoir pourquoi les lois ont été violées, mais pourquoi l'opinion publique s'en étonne encore. Le système international n'a pas été conçu pour être transparent, mais pour en avoir l'apparence.
Les fuites ne sont pas une exception, mais un dysfonctionnement temporaire au sein d'une machine gigantesque dont le contrôle est exercé avec une extrême précision. C'est pourquoi ceux qui révèlent la vérité paient souvent un prix élevé : exil, poursuites judiciaires, campagnes de diffamation ou isolement, comme cela a été le cas pour Snowden, pour les fondateurs de WikiLeaks et comme on tente aujourd'hui de réduire l'affaire Epstein à une simple « immoralité privée » au lieu de l'aborder comme une question structurelle et politique.
Le plus inquiétant dans les documents d'Epstein n'est pas ce qui a été révélé, mais ce qui reste caché : les pages censurées, les noms effacés et les contextes incomplets rappellent que la vérité est également administrée. Le document, aussi convaincant soit-il, n'est pas nécessairement innocent ; il peut être utilisé pour régler des comptes au sein même de l'élite ou pour réorganiser les positions de pouvoir, et non pour renverser le système.
D'où la nécessité de relier ces fuites pour comprendre la nature du pouvoir mondial contemporain. Nous ne vivons pas sous une « conspiration » au sens simpliste du terme, mais dans un système relativement fermé et extrêmement complexe, qui se nourrit du secret et se reproduit à travers les crises. Lorsqu'un scandale éclate, le système ne s'effondre pas : il s'adapte, sacrifie certains de ses membres et continue de fonctionner.
Le paradoxe est que, malgré leur gravité, ces révélations n'ont pas provoqué de révolutions politiques dans les centres de décision, mais elles ont ouvert une profonde fissure dans la conscience individuelle. Ceux qui ont lu les fuites de Snowden ne regardent plus leur téléphone de la même manière ; ceux qui ont accédé à WikiLeaks ont cessé de croire facilement au discours diplomatique ; et ceux qui ont suivi l'affaire Epstein ont compris que l'« élite » est loin d'être un modèle éthique.
C'est là que réside la véritable valeur de ces documents : non pas dans le renversement des gouvernements, mais dans la destruction des illusions. Dans la mise en évidence de la relation faussée entre le pouvoir et l'être humain, et dans la démonstration que le système international, aussi solide soit-il, repose sur une profonde fragilité morale. Une fragilité qui ne menace pas nécessairement sa continuité, mais qui révèle sa véritable nature.
Nous ne sommes pas face à un monde complètement secret ni face à un monde totalement transparent. Nous sommes face à un système qui gouverne parfois par des documents, parfois par des scandales et, la plupart du temps, par le silence. Entre Epstein, WikiLeaks et Snowden se dessine ainsi une carte non écrite du pouvoir : une carte qui révèle que ceux qui gouvernent le monde ne le font pas parce qu'ils sont les meilleurs, mais parce qu'ils sont les plus aptes à cacher leur propre corruption... ou à la gérer avec intelligence.
Abdelhay Korret, journaliste et écrivain marocain