De Gaza au Groenland : l'effet papillon qui a bouleversé l'ordre mondial
Sa véritable signification est systémique : elle a mis en évidence la fragilité structurelle de l'ordre international né après la Seconde Guerre mondiale et l'incapacité des institutions multilatérales à répondre aux défis actuels.
Depuis l'invasion de l'Irak en 2003, le principe fondamental qui sous-tendait l'architecture juridique mondiale — l'interdiction de la guerre en dehors du cadre de la légalité internationale — a commencé à s'éroder. Cette intervention, menée sans l'autorisation du Conseil de sécurité et fondée sur des arguments qui ont ensuite été démentis, a marqué le début d'une ère où la force a repris le dessus sur la norme. Gaza a confirmé que ce processus n'était pas une anomalie, mais une tendance.
La réponse internationale à la dévastation humanitaire dans la bande de Gaza a été, au mieux, rhétorique. Le Conseil de sécurité reste paralysé par l'utilisation politique du veto, tandis que les Nations unies ne disposent pas de mécanismes efficaces pour imposer leurs résolutions. Ce décalage entre le discours juridique et la réalité sur le terrain a gravement affaibli la crédibilité du système multilatéral.
Au-delà de la tragédie humanitaire, Gaza a révélé une crise de cohérence morale en Occident. Les principes des droits de l'homme et de la protection des civils sont appliqués de manière sélective, subordonnés à des intérêts stratégiques. Cette double morale nuit non seulement à la légitimité internationale, mais alimente également la perception d'un ordre mondial injuste et asymétrique.
Dans ce contexte de méfiance structurelle, des approches politiques fondées sur l'unilatéralisme refont surface. Le « trumpisme », plus qu'une figure personnelle, représente une doctrine : privilégier la force, la pression économique et la négociation transactionnelle au détriment du multilatéralisme. Les récentes déclarations sur le Venezuela, l'Amérique latine et le Groenland reflètent une vision géopolitique qui normalise la logique de l'influence directe sur la souveraineté d'autres États.
La proposition d'acquérir le Groenland, bien que présentée comme une opération pragmatique, a remis en question un principe essentiel du système occidental : le respect de la souveraineté entre alliés. Lorsqu'un membre de l'OTAN voit son intégrité territoriale traitée comme une question négociable, la crédibilité de l'Alliance atlantique entre dans une zone d'incertitude.
Dans le même temps, la guerre en Ukraine continue de redéfinir la sécurité européenne. Loin d'être un conflit dont la résolution est en vue, elle est devenue un scénario d'usure prolongée, avec des répercussions économiques, énergétiques et stratégiques qui affectent l'ensemble du système international. Ni la diplomatie multilatérale ni les cadres institutionnels existants n'ont réussi à trouver une issue durable.
Parallèlement, la Chine poursuit sa stratégie d'influence silencieuse. Sans recourir à des discours idéologiques universels, Pékin consolide sa présence par le biais d'investissements, de technologies et d'une expansion commerciale. Dans un monde où la légitimité morale s'affaiblit, la performance économique devient un outil de pouvoir plus efficace que n'importe quelle rhétorique.
Gaza, en ce sens, n'est pas à l'origine de la transformation mondiale, mais en est le catalyseur symbolique. Elle a mis en évidence les contradictions de l'ordre actuel et accéléré la transition vers un système plus fragmenté, moins normatif et plus compétitif.
Les Nations unies, conçues comme le garant de l'équilibre international, fonctionnent aujourd'hui davantage comme un forum de débat que comme un acteur doté d'un pouvoir exécutif.
Sans une réforme en profondeur de sa structure de gouvernance, en particulier du Conseil de sécurité, son influence continuera de diminuer face aux dynamiques du pouvoir réel.
Nous ne sommes pas face à un nouvel ordre mondial clairement défini, mais à une phase de transition caractérisée par l'incertitude, l'érosion des normes et la reconfiguration des alliances. Le système ne s'effondre pas brutalement ; il s'use progressivement, exception après exception.
Le conflit à Gaza a agi comme un miroir dérangeant : il a montré que le droit international ne garantit plus une protection efficace aux plus vulnérables. Dans un environnement où la force et les intérêts stratégiques l'emportent sur la légalité, l'équilibre mondial devient de plus en plus instable.
Nous vivons un moment de redéfinition historique. Comprendre ces dynamiques n'est pas seulement une tâche académique, mais une nécessité stratégique pour anticiper la direction d'un monde qui s'éloigne, de manière irréversible, du modèle apparu en 1945.
Abdelhay Korret, journaliste et écrivain marocain