Quand le particularisme devient universel : le Maroc, le droit et l’Histoire au Sahara

Col de Guerguerat, Maroc - ATALAYAR/ GUILLERMO LÓPEZ
Lorsque Sa Majesté le Roi Mohammed VI a déclaré dans son discours solennel devant le Parlement à l’ouverture de la quatrième session législative de l’année 2024 : « Nous avons travaillé pendant des années, avec détermination et patience, et une vision claire, en utilisant tous les moyens et ressources disponibles pour défendre la justesse de la position de notre pays et nos droits historiques et légitimes sur notre Sahara, malgré un contexte international difficile et complexe. Aujourd’hui, la vérité a triomphé, grâce à Dieu, et la vérité l’emporte toujours, et les causes justes gagnent toujours. 

Par ces paroles, Sa Majesté faisait référence à une réalité historique vécue par tous les peuples et États qui ont lutté pour leur indépendance et leur intégrité territoriale. En effet, bien que les peuples colonisés aient combattu pour leur droit à l’indépendance, reconnue par toutes les lois divines, les traités et les conventions internationales, anciennes et modernes, ce droit nécessitait toujours de longues et ardues étapes historiques pour devenir une réalité accomplie. 

Le droit national à l’indépendance et à l’unité territoriale s’est heurté, et se heurte encore, à des enjeux et intérêts géopolitiques des grandes puissances qui ont toujours monopolisé l’interprétation des valeurs et des lois mondiales, décidant ainsi des orientations historiques à suivre pour résoudre tel ou tel conflit concernant des questions nationales touchant les États revendiquant une indépendance totale. Cela a contraint de nombreux pays à emprunter des chemins difficiles et coûteux, exigeant d’énormes sacrifices, avant d’obtenir pleinement leur indépendance.

Si le conflit politique interne aux États obéit au droit, dans les relations internationales c’est la loi de la force qui prévaut, et les intérêts des États puissants deviennent des fins en soi. Le droit d’un État ou d’un autre ne devient réalité que par des voies déterminées par les enjeux et intérêts des grandes puissances à des périodes données. Étant donné que chaque nation détermine ses intérêts suivant une vision culturelle et des valeurs propres, la culture et les valeurs de l’État puissant s’imposent comme celles de l’époque. En conséquence, ses intérêts sont considérés comme acquis et ne nécessitent ni révision ni critique.  

Mohammed VI, roi du Maroc

Ainsi, les États émergents et en développement ont toujours besoin d’efforts supplémentaires pour comprendre d’abord leurs intérêts propres distincts de ceux des puissances, puis pour réaliser ces intérêts dans un contexte géopolitique en constante évolution et complexe. 

Cette réalité marquée par la prédominance de la force dans les relations internationales explique que la relation entre les concepts d’universalisme et de nationalisme oscille entre accord, tension ou conflit. 

Le nationalisme repose sur des intérêts particuliers alors que l’universalisme exprime une histoire définie par une rationalité spécifique, construisant une certaine compréhension de l’évolution de l’humanité. Le rassemblement et la conciliation entre ces deux notions demeurent soumis plus aux équilibres de pouvoir internationaux qu’aux principes de logique ou de raison, car le contenu historique revendiqué comme universel exprime en fait les intérêts politiques des forces dominantes qui se présentent comme porteuses de cultures et valeurs humaines.

Les grandes puissances ont su, à travers l’histoire, résoudre la contradiction entre nationalisme et histoire universelle en imposant leurs intérêts nationaux comme ceux de toute l’humanité, s’érigeant ainsi en seul représentant de l’universalisme. 

Le cas du Maroc et de la question du Sahara illustre intensément cette relation entre universalité et nationalisme. Les exigences des intérêts nationaux que le Maroc considère comme un droit indiscutable pour achever son unité territoriale et étendre sa souveraineté sur tout le territoire historique du peuple marocain, de Tanger à Lagouira, n’ont pris une place légitime dans l’histoire récente qu’après une patience stratégique, une intelligence tactique politique et un renforcement croissant de la culture nationale. 

Le Maroc est aujourd’hui un nouvel exemple réussi, avec son attachement ferme à la marocanité du Sahara, considérée comme un intérêt national non négociable, un droit ancré profondément dans son histoire et sa culture, ce qui lui a permis d’obtenir une reconnaissance internationale, continentale et mondiale, malgré les difficultés créées par les évolutions du concept d’universalité oscillant entre repli occidental et ouverture aux autres cultures et valeurs différentes mais compatibles avec l’esprit et les objectifs de ce concept.

Drapeau marocain dans la ville de Dakhla - PHOTO/ARCHIVES

Cet accomplissement a nécessité un long effort concerté de toutes les forces vives du pays, symbolisant la communion nationale sous une monarchie légitime et légale. Cette culture nationale qui justifie cet intérêt national en tant que référence historique à la légitimité de la marocanité du Sahara s'est élevée au rang d’universelle, convainquant le monde que la particularité historique de la relation entre le peuple marocain et la monarchie, selon le concept de إمارة المؤمنين fondé sur le contrat de bay’a, est une spécificité religieuse et culturelle parfaitement compatible avec le concept de contrat social qui fonde la démocratie dans les sociétés occidentales, lesquelles monopolisent la définition des contenus de l’universalisme.

La grandeur d’un État se construit sur la force fondée sur sa culture, car la grandeur culturelle et politique sont intrinsèquement liées selon Max Weber. La force ne consiste pas seulement en chiffres économiques ou équipements militaires, mais repose aussi sur une intégration socio-culturelle dans la société et l’État basée sur une culture unifiée capable de rationaliser l’intérêt national et de convaincre le monde que la particularité du nationalisme est la porte d’entrée réelle vers l’universalisme et la contribution aux valeurs humaines modernes. 

L’intérêt national, qui est simultanément renforcé par la culture nationale, repose au Maroc sur l’islam, qui considère la bay’a comme un contrat social reflétant l’accord de toutes les composantes de la nation sur la légitimité du roi comme commandant des croyants, chef d’État et symbole culturel d’unité. 

Le jeu des puissances coloniales sur les frontières africaines a abouti à la constitution d’enclaves coloniales destinées à faire pression et affaiblir les États nationaux pour des raisons géopolitiques. Certaines puissances régionales expansionnistes ont profité du retour de ces territoires pour agiter des causes comme celle du Sahara marocain. 

Le succès du Maroc dans l’obtention de la reconnaissance de la marocanité du Sahara, en Afrique et au niveau international, est donc la conséquence d’une stratégie fondamentale basée sur la capacité du Maroc à présenter sa culture nationale comme une dynamique ouverte sur l’avenir, capable d’intégration et de développement dans la perspective de rejoindre l’universalisme. Cette stratégie repose sur deux leviers essentiels : l’autonomie comme solution démocratique au conflit artificiel autour du Sahara, et le développement socio-économique comme base de l’intégration sociale et économique de la société marocaine. Ces deux leviers conduisent à une nouvelle légitimité moderniste de la souveraineté marocaine sur tout le territoire national.

Drapeau du Maroc - Depositphotos

Le projet d’autonomie régionale du Sahara marocain, présenté officiellement par le Maroc à l’ONU le 11 avril 2007 à travers le document intitulé : L’initiative Marocaine pour négocier un statut d’autonomie pour la région du Sahara, constitue une vision politique pour résoudre le conflit artificiel relatif au Sahara, et une démarche démocratique pour une nouvelle organisation régionale permettant une large participation des élites locales à la gestion des affaires et au développement de leur région dans le cadre de l’unité nationale. 

Ce projet prend sa dimension démocratique à travers les mécanismes politiques essentiels qui donnent aux populations du Sahara le rôle principal dans la construction de leurs institutions locales et leur autonomie dans les décisions de développement. 

Les éléments-clés de ce projet sont : le respect total des normes internationales en vigueur, le droit pour les habitants du Sud marocain d’élire le président de leur gouvernement régional par vote démocratique, et la garantie constitutionnelle de l’autonomie pour la région du Sahara marocain. 

Ce projet, correspondant à un modèle démocratique participatif, répond aux aspirations des citoyens des provinces du Sud, et toute élite politique régionale attachée à la démocratie et au développement ne manquerait pas d’appuyer et de concrétiser ce projet transformant un conflit régional artificiel en une réalité vivante. 

Ainsi, par cette proposition d'autonomie, le Maroc montre que sa conception de la démocratie, ancrée dans sa culture et son histoire spécifiques, fait partie intégrante des valeurs modernes et des principes démocratiques universellement reconnus. Cette conception est un reflet plus fidèle des droits humains, des libertés individuelles, culturelles et institutionnelles. 

Le succès du Maroc dans la reconnaissance internationale de la marocanité du Sahara est également le fruit de sa réussite économique et sociale fondée sur l’intégration citoyenne et le développement durable. 

Le succès diplomatique du Maroc pour convaincre les grandes puissances de la marocanité du Sahara est intrinsèquement lié à la force de ses politiques publiques efficaces dans divers domaines de réformes, allant de la justice à la législation incitant à la libre initiative, en passant par les politiques de soutien social dans le logement, la culture, l’emploi autonome, la couverture sociale et l'élargissement de l’accès à la formation professionnelle en milieu rural, notamment pour les jeunes filles rurales. Cette dynamique réformiste donne au Maroc l’image d’un État qui œuvre profondément à la création d’un processus d’intégration socio-économique inclusif de tous les Marocains. 

Les perspectives d’intégration sociale et économique ouvertes par ces réformes constituent la force de la diplomatie marocaine, lui permettant d’obtenir la reconnaissance de la marocanité du Sahara. Aucune puissance étrangère n’a de poids dans la politique extérieure sans une base économique et sociale solide conférant un statut élevé à la citoyenneté et au développement dans la société.

Passage d'El Guerguerat, Maroc - ATALAYAR/GUILLERMO LÓPEZ

La capacité actuelle du Maroc à remporter des victoires dans la défense de sa cause nationale majeure, la marocanité du Sahara, découle de son succès à bâtir une nouvelle profondeur dans la légitimité politique de sa souveraineté sur tout le territoire national, y compris les provinces du Sud. Cette légitimité conjugue les forces des bases traditionnelles avec celles des fondements modernes axés sur le développement économique et le progrès social. 

Ainsi, le droit marocain sur son Sahara est un droit évident et incontestable, mais qui nécessite un effort concerté pour unir les capacités de la société et des institutions étatiques afin qu’il entre dans l’histoire grâce à la force de la culture nationale incarnant la modernité comme l’universalisme de notre époque, dans une formule spécifique et unique : la formule marocaine. La place du droit dans l’Histoire s’est toujours bâtie avec effort, sueur, patience, et parfois par le sang. 

Quand le monde constate que le Royaume a affirmé son droit à achever son unité territoriale par des voies politiques, en misant sur la sincérité des solutions réalistes, le dialogue noble reposant sur l’écoute et la compréhension profonde, il comprendra la philosophie de paix qui inspire les Marocains et leur permet aujourd’hui de vivre leurs victoires nationales avec la main tendue aux partisans de la paix et de l’amour dans le monde, avec une empreinte civilisationnelle raffinée et rare. 

Abdellatif Ouahibi est l'actuel ministre de la Justice du Maroc.

La version originale en arabe est parue sur Elaph le 27 novembre 2025. 

Traduit par: Lahcen Haddad