Quand le sort se retourne contre le magicien

Drapeau de la Kabylie
La proclamation de ce qu'on appelle la « République de Kabylie » n'est qu'une première étape dans un long processus, mais elle ouvre à l'Algérie une porte qu'elle avait elle-même ouverte il y a plusieurs décennies. Elle va goûter à ce qu'elle a fait goûter au Maroc pendant plus d'un demi-siècle

Qui aurait pu imaginer que le sortilège se retournerait contre le magicien lui-même ? Cette question s'impose avec force alors que l'on apprend que le Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie, connu sous son acronyme « MAK », a proclamé le 14 décembre dernier « l'indépendance de la République fédérale de Kabylie » vis-à-vis de l'Algérie.

Comment cette histoire a-t-elle commencé ? Moins de quatre mois après que le défunt roi Hassan II eut organisé la « Marche verte » pacifique, grâce à laquelle le Maroc a récupéré son Sahara de la colonisation espagnole le 6 novembre 1975, le Front Polisario, soi-disant séparatiste, a annoncé unilatéralement, le 27 février 1976, la création de ce qu'il appelle la « République sahraouie », avec le soutien direct de la Libye de Mouammar Kadhafi et de l'Algérie de Houari Boumediene.

Le Polisario a mis en place une entité fictive sur le sol algérien, sans aucune des bases réelles d'un État, tandis que l'Algérie mobilisait ses capacités politiques, militaires et diplomatiques au service du projet séparatiste et en faisait une priorité constante de sa politique étrangère, même si la Libye s'en est ensuite détournée.

Cinq décennies se sont écoulées depuis que l'Algérie a allumé l'étincelle du séparatisme et harcelé le Maroc au sujet de son intégrité territoriale, oubliant que si un incendie se déclare dans la maison d'un voisin, ses flammes se propagent inévitablement aux maisons voisines. Elle a également ignoré le fait que l'Afrique du Nord, dont les frontières ont été tracées par le colonisateur à l'aide d'une paire de ciseaux arbitraire, reste une région fragile, susceptible de s'enflammer à tout moment.

L'Algérie elle-même est exposée à de multiples revendications séparatistes, que ce soit dans son extrême sud avec les Touaregs, ou dans le centre-sud à Ghardaïa, où des troubles surgissent périodiquement parmi la population ibadite, comme un volcan endormi qui pourrait entrer en éruption à tout moment.

Quant à la Libye, qui souffre d'une profonde division politique depuis la chute du régime de Kadhafi à la suite de la révolution du 17 février 2011, elle risque également de se fragmenter en trois régions - la Tripolitaine, le Fezzan et la Cyrénaïque - à moins que tous les acteurs de la scène politique ne parviennent à un accord préservant l'unité du pays. L'exemple du Soudan, qui n'est pas loin de nos esprits, suffit à montrer le fléau qui s'est abattu sur le pays après la sécession du Soudan du Sud, suivi par la chute des deux États dans le club des États défaillants, ravagés par d'autres guerres civiles - qui continuent encore aujourd'hui.

L'Algérie a misé sur la fragilisation de l'unité du Maroc tout en négligeant son propre développement interne. Alors que le Maroc défendait ses droits territoriaux et historiques, il s'efforçait également de construire l'État, de développer les infrastructures et de lutter contre la pauvreté et la vulnérabilité. L'Algérie, en revanche, a préféré consacrer d'énormes budgets à une guerre d'usure politique et diplomatique contre le Maroc, au lieu d'investir ses richesses pétrolières et gazières dans un véritable développement qui profiterait à sa population.

Alger sait très bien que Rabat ne reculera pas d'un pouce sur son Sahara et n'acceptera pas que sa géographie soit assiégée ou qu'une entité artificielle soit créée dans son sud pour le séparer de son arrière-pays africain. Néanmoins, elle est restée prisonnière de ses illusions d'hégémonie régionale et de sa quête pour jouer le rôle d'une « force de frappe » en Afrique du Nord.

Le Maroc a résisté aux tentatives visant à porter atteinte à son intégrité territoriale, a surmonté les aléas de la guerre froide et a affronté l'héritage du colonialisme européen, en particulier français et espagnol, qui a contribué à tracer les frontières déformées de la région. Aujourd'hui, ces deux puissances reviennent au réalisme politique en soutenant l'initiative d'autonomie sous souveraineté marocaine.

Paris et Madrid sont les plus conscientes de ce qui s'est passé dans la région en termes de grignotage et de découpage aléatoire des terres d'autrui, ce qui a permis à l'Algérie de s'étendre dans toutes les directions tandis que la géographie des États voisins se rétrécissait, pour la simple raison que la France n'avait jamais imaginé qu'elle quitterait un jour l'Algérie et cherchait donc à agrandir son territoire aux dépens des pays voisins.

La proclamation de ce qu'on appelle la « République de Kabylie » n'est qu'une première étape dans un long processus, mais elle ouvre à l'Algérie une porte qu'elle avait elle-même ouverte il y a des décennies. Elle goûtera à ce qu'elle a fait goûter au Maroc pendant plus d'un demi-siècle.

L'ironie est que cela coïncide avec une avancée diplomatique significative du Maroc, incarnée par la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies du 31 octobre 2025, qui a consacré l'initiative d'autonomie comme cadre réaliste et définitif pour la solution et garantit au Maroc ses droits légitimes sur son Sahara.

Cette déclaration ne changera peut-être pas, à court terme, l'équilibre des pouvoirs sur le terrain, compte tenu de l'absence de contrôle effectif du mouvement MAK dans la région de Kabylie, mais elle restera une épine douloureuse et permanente dans le pied de l'Algérie. Un État qui, pendant des décennies, a brandi le slogan du « droit des peuples à l'autodétermination » se retrouve aujourd'hui à rejeter ce même droit lorsqu'il frappe à sa propre porte.

En conclusion, l'histoire semble se répéter, surtout lorsque le sortilège se retourne contre le magicien.

Hatim Betioui est journaliste à Londres et secrétaire général de la Fondation du Forum d'Assilah.

Article publié sur Middle East Online