L'Algérie en apesanteur : lecture sémiotico-discursive d'une conférence de presse présidentielle

Dans cette contribution, nous proposons une analyse sémiodiscursive de la conférence de presse du président algérien Abdelmadjid Tebboune, qui s'est tenue le 18 juillet dernier au palais d'Al Muradia. 4/4
  1. Représentation trompeuse de la réalité :
  2. Alignement / non-alignement :
  3. Anti-impérialiste ami des impérialistes :
  4. Rejet de Wagner, soutien au Polisario :
  5. L'argent de Qarún et l'amour des principes :
  6. Opportunisme contre universalisme :

Il s'agit d'examiner l'articulation entre le contenu du discours présidentiel et la sémiotique visuelle de cette conférence. Dans les première et deuxième parties, l'approche analytique s'est concentrée sur l'ensemble des signes non verbaux qui participent à la mise en scène du pouvoir et à la construction du sens. La troisième partie était consacrée au contenu discursif du président et à sa stratégie de manipulation. Dans cette quatrième et dernière partie, nous tenterons d'analyser les messages du président sur les questions essentielles de politique étrangère abordées lors de cette rencontre médiatique et les contradictions les plus marquantes qui traversent son discours. 

La manipulation politique peut tolérer une certaine distance avec la vérité, mais elle ne survit pas à des contradictions évidentes qui discréditent son auteur. Lors de cette conférence de presse, le président Tebboune a montré dans son discours plusieurs contradictions internes et d'autres avec la réalité, révélant une stratégie de communication étatique incapable de convaincre, voire de manipuler, et mettant en évidence l'incapacité du chef de l'État à construire et à articuler un discours cohérent. Nous présentons ci-dessous les six contradictions les plus évidentes dans son discours : 

Représentation trompeuse de la réalité :

Une contradiction notable dans les déclarations du président réside dans une affirmation qui s'oppose radicalement à la réalité. « Vous me demandez si nous avons suscité des hostilités, mais nous n'avons d'hostilité envers personne ». Cette déclaration semble clairement déconnectée de la réalité géopolitique connue. En effet, le monde entier sait que l'Algérie a rompu unilatéralement ses relations diplomatiques avec le Maroc et qu'elle traverse actuellement des crises diplomatiques majeures avec plusieurs autres pays, dont la France, le Mali, les Émirats arabes unis et la Libye.

Ces tensions multilatérales témoignent d'un contexte extérieur marqué par des conflits et des oppositions claires, ce qui contredit directement l'idée d'une Algérie sans hostilité envers quiconque. Cette divergence entre le discours officiel et les faits concrets illustre une fois de plus les difficultés du président à produire un message cohérent et crédible sur la scène internationale, renforçant l'impression d'une communication politique pleine d'ambiguïtés et de mensonges, voire marquée par un déni absolu qui agit comme un mécanisme de défense psychologique, par lequel le pouvoir algérien refuse inconsciemment de reconnaître une réalité perçue comme inacceptable, menaçante ou traumatisante.

Les déclarations du président niant l'existence d'ennemis peuvent être interprétées comme un déni qui pourrait servir à protéger l'image de force et de stabilité du pays face à une réalité géopolitique beaucoup plus complexe et conflictuelle. Le fait que, parallèlement, le fond symbolique de la conférence, en particulier cette carte « déracinée » de tout contexte géographique environnant, renforce cette distance par rapport à la réalité semble corroborer cette hypothèse. Cette carte isolée, flottante, pourrait servir de support visuel à cette stratégie de défense psychique, permettant symboliquement de s'abstraire d'un environnement régional perçu comme menaçant ou chaotique.

En somme, on peut voir dans ce double geste — discours idéalisé niant les hostilités et représentation iconographique déterritorialisée — une tentative inconsciente d'éviter l'effondrement psychique lié à la confrontation avec des menaces réelles ou des fragilités internes. Ce mécanisme de défense permet de maintenir une image unifiée et puissante, mais au prix d'un éloignement inquiétant de la réalité concrète et des défis géopolitiques.

Alignement / non-alignement :

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune rappelle avec fierté que les Algériens ont fondé leur doctrine des relations internationales sur le principe du non-alignement qui coule dans leurs veines. Ce principe est-il vraiment un élément fondamental de la politique étrangère algérienne depuis son indépendance, inscrit dans son histoire et sa lutte contre le colonialisme ? Tout d'abord, il faut rappeler que le neutralisme positif, successeur du non-alignement, avait pour objectif de garantir à chaque pays une liberté de jugement indépendante des alliances régionales ou idéologiques, évitant ainsi un alignement aveugle. Il s'agissait d'une tentative louable de moraliser la politique internationale. Cependant, comme le soutient Abdullah Laroui dans son ouvrage « L'Algérie et le Sahara marocain », le mouvement des non-alignés était en réalité une alliance classique entre certains États considérés, à tort ou à raison, comme des leaders régionaux. Ces États, explique l'historien marocain, agissaient à l'image des chefs de blocs contre lesquels s'étaient élevés les pionniers du neutralisme, recourant comme eux à l'intrigue, au chantage et à la corruption. Si la Yougoslavie est le pays qui est resté le plus proche de l'inspiration originale du neutralisme, aucun pays ne l'a autant subverti que l'Algérie.

Est-il vrai que l'Algérie était, comme l'affirme le président Tebboune, un pays non aligné qui refusait de s'aligner sur l'un des deux grands blocs (occidental ou communiste) pendant la guerre froide, et plus largement de s'inscrire dans une logique d'indépendance et d'autonomie stratégique dans ses relations internationales ? La réalité historique montre que cette indépendance s'est construite en partie grâce à un alignement de facto sur le bloc de l'Est, notamment en termes de coopération militaire et politique pendant la guerre froide. La décision de Boumediene de se rapprocher de l'Union soviétique et sa position hostile envers les États-Unis ont poussé les dirigeants américains à classer la nouvelle Algérie dans l'autre bloc, malgré son « non-alignement » officiel. La guerre des Six Jours de 1967 entre Israël et les pays arabes a conduit l'Algérie à rompre unilatéralement ses relations diplomatiques avec les États-Unis.

Lorsque le président Tebboune affirme que le non-alignement est un principe fondateur de la politique étrangère de l'Algérie, il contredit la réalité historique qui montre que l'Algérie a reçu un soutien crucial de l'Union soviétique et de ses alliés, tant pendant la guerre d'indépendance et les premières années de construction de son État, que dans les intrigues qu'elle n'a cessé de tisser depuis son indépendance contre le Maroc et son intégrité territoriale. Cette coopération étroite ne correspond pas à une position de non-alignement strict, mais plutôt à un alignement idéologique et géopolitique clair et ferme.

Anti-impérialiste ami des impérialistes :

Lors de sa conférence de presse, le président Tebboune a mentionné l'impérialisme à deux reprises en relation avec le Sahara marocain : d'abord en affirmant que renoncer à soutenir les Sahraouis reviendrait à devenir impérialiste, puis en suggérant que toute autre position, à l'exception de celle de l'Algérie, relève de l'impérialisme, ce qui revient à qualifier d'impérialistes les pays qui soutiennent la position marocaine, y compris les États-Unis. Cependant, cette position semble paradoxale lorsqu'il évoque, dans le même discours, la question palestinienne et rappelle qu'Alger a joué un rôle de médiateur en réunissant les factions palestiniennes pour un dialogue de réconciliation, pour ensuite ajouter qu'Alger a reçu pour cette initiative les remerciements des États-Unis, considérés comme impérialistes dans son raisonnement. 

En écoutant le président proclamer fièrement l'anti-impérialisme de l'Algérie, on se demande comment la revendication des frontières héritées de l'impérialisme français peut être considérée comme de l'anti-impérialisme. De plus, comment le fait d'avoir hérité, sans consultation des populations concernées, du Sahara oriental marocain sous domination française, autorise-t-il l'Algérie à refuser au Maroc le rétablissement de sa souveraineté sur le Sahara occidental, sous domination espagnole ?

L'anti-impérialisme algérien proclamé par le président Tebboune ne correspond ni à une réalité historique ni à une doctrine cohérente de politique étrangère actuelle. Il n'est plus qu'un slogan éculé, vide de contenu réel, qui ne parvient plus à mobiliser ni à convaincre les nouvelles générations algériennes ou africaines. Cette position, ébranlée par ses propres contradictions, semble aujourd'hui n'être qu'une rhétorique médiocre, déconnectée des problèmes géopolitiques contemporains et des aspirations des peuples maghrébins. 

Rejet de Wagner, soutien au Polisario :

Lorsqu'il a abordé la crise au Mali, le président Tebboune a exprimé son rejet des mercenaires près des frontières algériennes, pointant du doigt le groupe paramilitaire russe Wagner. Cependant, cette position marque une autre contradiction flagrante qui remet en question la cohérence politique et l'honnêteté intellectuelle du régime algérien, puisqu'il refuse à Wagner ce qu'il accorde au Polisario.

Le fait que le président algérien Abdelmadjid Tebboune ait exprimé son rejet des mercenaires du groupe Wagner près des frontières algériennes suscite une nécessaire mise en perspective par rapport à la situation aux frontières marocaines, notamment la présence d'un autre groupe mercenaire et sa mobilisation armée, financée et organisée par l'Algérie. Le Polisario dispose de camps dans la région de Tindouf en Algérie et recrute des combattants, souvent considérés par le Maroc et certains observateurs comme des « mercenaires » en raison de leur armement, de leur rémunération et de leur instrumentalisation par l'Algérie.

Le Polisario est accusé par les Marocains, les analystes et les personnalités politiques d'être impliqué dans des activités terroristes, ainsi que dans des collaborations avec des groupes terroristes régionaux. L'Algérie, principal soutien du Polisario, est critiquée pour armer, financer et mobiliser ces milices contre le Maroc, ce qui contredit la position officielle algérienne de non-intervention et de politique pacifique dans la région.

Ainsi, le rejet algérien des mercenaires étrangers tels que Wagner aux frontières nord-est du pays contraste avec la réalité complexe et controversée du soutien algérien aux milices armées du Polisario aux frontières sud-est avec le Maroc. Cette situation alimente les tensions diplomatiques persistantes et met en évidence l'hypocrisie de la position algérienne qui condamne certains groupes armés tout en soutenant d'autres dans une logique de conflit régional artificiel et prolongé.

L'argent de Qarún et l'amour des principes :

Une autre contradiction fondamentale dans le discours du président réside dans son affirmation selon laquelle « l'Algérie refuse de s'ingérer dans les affaires intérieures de ses voisins... Nous ne sommes alignés ni avec les uns ni avec les autres ». Par cette affirmation, il suggère que l'Algérie maintient une position équilibrée, neutre et impartiale entre les différentes parties, y compris entre le Maroc et le Front Polisario dans le conflit du Sahara. Cette neutralité contraste avec sa reconnaissance d'un engagement matériel et financier important en faveur du Polisario. Une contradiction flagrante difficile à dissimuler, surtout lorsqu'on affirme que le soutien coûteux apporté au Polisario est parfaitement conforme aux principes fondamentaux auxquels l'Algérie adhère.

Reconnaître avoir dépensé la fortune de Qaroun uniquement pour une question de principes implique une lecture à deux niveaux : au premier niveau (ce que Tebboune veut montrer), sacrifier des milliards de dollars pour rester fidèle à ses valeurs. Une manière rhétorique de dire : « Je ne me suis pas laissé acheter » ou « Je ne trahis pas mes convictions, même au prix d'énormes pertes ». Au deuxième niveau, ce que l'on peut soupçonner derrière la justification « noble » relative aux « principes », c'est-à-dire qu'il y a des intérêts cachés, des questions géopolitiques de pouvoir, d'influence et de calculs d'intérêts. En d'autres termes, le président invoque les principes pour donner une légitimité morale à des choix qui sont en réalité stratégiques.

Dans la rhétorique de la communication politique, cette technique de manipulation s'appelle la « rationalisation morale » ; elle consiste à présenter sous un déguisement moral un acte motivé par des intérêts, comme s'il était inspiré par l'éthique. Le président Tebboune voulait-il vraiment faire croire au peuple algérien et à l'opinion publique internationale que les sommes colossales dépensées pendant cinq décennies en faveur du Polisario sont un acte de sacrifice et d'engagement par amour des principes ?

Le fait que le chef de l'État algérien ait reconnu avoir dépensé des sommes colossales pour soutenir le Polisario dans le but de déstabiliser le Maroc témoigne de la nature profondément stratégique et géopolitique de cet engagement. Il ne s'agit pas simplement d'un acte guidé par des principes altruistes ou d'un soutien généreux à un « peuple opprimé », mais d'un investissement considéré comme vital et rentable à long terme pour les intérêts nationaux algériens. Aucun État au monde ne mobilise d'importantes ressources publiques uniquement pour des raisons morales ou idéologiques. Même l'aide publique au développement, souvent décrite comme un acte de solidarité, est en réalité conditionnée par des calculs d'intérêts politiques, économiques ou stratégiques. Ainsi, le soutien au Polisario doit être compris avant tout comme une manœuvre géopolitique visant à affirmer une influence régionale, à contenir l'émergence géopolitique du Maroc et à renforcer la position de l'Algérie dans une zone sensible. 

Opportunisme contre universalisme :

En expliquant que sa politique repose sur des principes de solidarité et de soutien aux opprimés, le président est tombé dans une autre contradiction absurde. Il a déclaré : « Nos principes sont nos principes, si quelqu'un opprime quelqu'un d'autre à côté de moi, je lui dis d'arrêter cette oppression... n'opprime pas à côté de moi » (il voulait dire sous mon regard, dans mon espace vital ou dans mon environnement). Mais quand c'est entre toi et lui, alors c'est votre affaire. Cette déclaration révèle que la politique fondée est conditionnée par la proximité géographique et la notion de voisinage. En d'autres termes, l'ancienne Mecque des révolutionnaires accepte d'intervenir et de défendre les opprimés à condition que ces conflits se situent à ses frontières et que l'oppression se produise à proximité immédiate. En revanche, lorsque les oppressions ont lieu loin de ses frontières, elles deviennent « les affaires des autres » et ne le concernent plus. 

Cette position est d'autant plus paradoxale que le président avait précédemment établi une équivalence entre le soutien algérien aux Sahraouis et au peuple palestinien, bien que ni ces derniers ni Israël ne se trouvent à ses frontières. Cela met en évidence une incohérence entre la rhétorique d'un engagement universel fondé sur des principes de justice et de solidarité, et une réalité politique dans laquelle le critère géographique et stratégique est déterminant. La politique de soutien algérienne oscille entre un opportunisme souffrant, guidé par des intérêts de sécurité et d'influence limités à son environnement immédiat, et un universalisme prétendument assumé, guidé par des principes hypocrites ou des slogans creux qui chantent une solidarité humaine inconditionnelle.

Une autre contradiction évidente apparaît lorsque le président affirme qu'il n'y a pas de pays plus pragmatique que l'Algérie, tout en insistant pour maintenir une position ferme, en particulier dans le conflit avec le Maroc et le Mali, faisant preuve d'un attachement inébranlable à des principes qu'il considère comme non négociables.

Concernant ce grand paradoxe, une partie de l'interview a été marquée par des échanges directs avec un journaliste qui a critiqué l'obstination de l'Algérie dans certaines questions diplomatiques, notamment le soutien au Polisario et la question du Sahara marocain. Pour défendre la position algérienne, Tebboune n'a trouvé d'autre recours que de proférer des mensonges, insistant à tort sur le fait que le Sahara occidental serait reconnu par de nombreux pays et que l'Algérie ne renoncerait jamais à ses principes. Refusant toute renonciation au soutien au Polisario, les réponses du président Tebboune semblaient catégoriques, mais peu fondées sur une analyse fine des défis diplomatiques actuels, ni sur une vision pragmatique de réconciliation ou d'apaisement. Cette rigidité, qui ne repose sur aucun principe authentique, correspond à une tactique dépassée visant à maintenir une crise diplomatique prolongée sans issue visible à court terme.

Le président Tebboune a profité de cette rencontre médiatique pour réaffirmer la position ferme et souveraine de l'Algérie en matière de politique étrangère, en insistant sur la paix régionale, la non-ingérence et la défense résolue de la position algérienne sur les questions sensibles. Il a toutefois adopté un ton défensif face aux critiques concernant certains revers diplomatiques. Les contradictions apparentes dans son discours révèlent une incohérence telle qu'elles nuisent à la crédibilité et à la cohérence du message politique, ce qui soulève des doutes quant à la sincérité et à la clarté des intentions du chef de l'État et risque de miner la confiance de l'opinion publique nationale et des partenaires internationaux.

Ces contradictions illustrent également les tensions inhérentes à la politique étrangère algérienne qui, en prétendant défendre une doctrine traditionnellement anti-impérialiste et fidèle au principe de non-alignement, oscille entre l'affirmation idéologique – le rejet de toute influence impérialiste et la défense des principes souverainistes – et la nécessité d'établir des alliances ou de maintenir des relations avec les puissances mondiales, telles que les États-Unis, afin de préserver les intérêts stratégiques du pays. 

Si les rencontres régulières du président Abdelmadjid Tebboune avec la presse constituent un mode de communication politique visant à garantir la transparence, tout en renforçant l'image et le discours présidentiel dans un cadre officiel, avec une portée stratégique tant nationale qu'internationale, le président Tebboune n'a fourni, lors de sa dernière rencontre avec les médias, ni argument clair ni analyse approfondie sur la complexité des relations diplomatiques de son pays, en particulier avec le Mali et le Maroc. La communication présidentielle, mal maîtrisée dans la forme, semble totalement déconnectée du fond des questions, des tensions et des réalités politiques concrètes auxquelles elle prétendait répondre.