Géopolitique du silence : Pourquoi Alger abandonne ses alliés d'hier

Nicolás Maduro, président du Venezuela, aux côtés d'Abdelmadjid Tebboune, président de l'Algérie, lors d'une visite présidentielle à Alger, en Algérie.
Quand la peur de Washington l'emporte sur l'idéologie : les dessous du mutisme d'Alger après la chute de Caracas

Le revirement d'Alger à l'égard de Caracas n'est pas un incident isolé, mais le symptôme d'une reconfiguration profonde de sa doctrine de sécurité nationale. Pendant des décennies, la diplomatie algérienne s’est appuyée sur un réseau d’États « pivots » partageant une vision multipolaire et anti-occidentale. Or, l’effondrement économique du Venezuela, transformé en État paria, a transformé cet allié autrefois utile en un fardeau stratégique. En se distanciant de l'épilogue humiliant du régime de Maduro, l'Algérie tente de protéger sa propre image internationale, évitant d'être emportée dans la chute d'un modèle politique devenu l'antithèse de la stabilité.  

Par ailleurs, le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis a agi comme un puissant catalyseur de cette prudence. Le message envoyé par l'opération contre le dirigeant vénézuélien est limpide : la protection souveraine n'est plus une garantie absolue face à la puissance d'intervention américaine. Pour les décideurs algériens, le risque d'une confrontation directe avec Washington est devenu une ligne rouge. Ce pragmatisme de survie pousse le palais d'El Mouradia à sacrifier ses principes idéologiques de « solidarité révolutionnaire » pour garantir une forme de neutralité bienveillante de la part de la Maison-Blanche.  

L'économie joue également un rôle déterminant dans cet abandon. L'Algérie, dont les revenus dépendent quasi exclusivement des hydrocarbures, a impérativement besoin de technologies et d'investissements américains pour moderniser son secteur énergétique déclinant. L'arrivée de géants comme ExxonMobil sur le sol algérien marque une dépendance économique accrue envers les États-Unis. Dans ce contexte, continuer à soutenir publiquement des régimes hostiles à Washington serait un suicide économique. Le silence sur le Venezuela est donc le prix à payer pour sécuriser les contrats qui maintiennent le pays sous perfusion financière.  

Nicolás Maduro, président du Venezuela, aux côtés d'Abdelmadjid Tebboune, président algérien, lors d'une visite présidentielle à Alger, en Algérie

Sur le plan régional, ce profil bas témoigne d'une solitude diplomatique croissante. L’Algérie observe avec inquiétude l’effritement de son réseau d’influence : la chute de Bachar al-Assad en Syrie et l'affaiblissement de l'axe iranien privent Alger de ses relais traditionnels. Cette érosion des alliances laisse le pays face-à-face avec un Maroc dont la diplomatie offensive et les alliances sécuritaires, notamment avec Israël et les États-Unis, modifient l'équilibre des forces au Maghreb. En abandonnant Caracas, Alger tente maladroitement de ne pas paraître comme le dernier bastion d'un monde en voie de disparition.  

Le dossier du Sahara marocain est sans doute le point où cette vulnérabilité est la plus palpable. Caracas était l'un des rares soutiens vocaux du Polisario en Amérique latine. En perdant ce relais, l'Algérie voit ses options diplomatiques se réduire comme peau de chagrin. La crainte de voir le Congrès américain durcir sa position, notamment par la classification du Polisario comme groupe terroriste, paralyse toute velléité de protestation. L'abstention algérienne au Conseil de sécurité sur les résolutions favorables au plan d'autonomie marocain confirme que la peur de déplaire aux États-Unis l'emporte désormais sur la défense de ses propres protégés.  

Finalement, cette géopolitique du silence révèle une crise d'identité profonde au sein de l'appareil d'État algérien. Incapable de renouveler son discours hérité de la guerre froide, le régime se retrouve contraint à une passivité humiliante pour éviter l'isolement total. Ce mutisme n'est pas une stratégie de discrétion calculée, mais le reflet d'une transition subie vers un monde où la rhétorique souverainiste ne suffit plus à masquer la fragilité des alliances. Alger n'abandonne pas seulement ses alliés ; elle semble abandonner, par nécessité, les piliers mêmes de sa doctrine diplomatique historique