Trump à la Knesset : Le théâtre du pouvoir et la diplomatie du paradoxe

Le président américain Donald Trump fait un geste en direction de la Knesset le jour où il s'y rend, au milieu d'un échange de prisonniers et d'otages négocié par les États-Unis et d'un accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, à Jérusalem, le 13 octobre 2025 - REUTERS/ EVELYN HOCKSTEIN
Gustavo de Arístegui, homme politique et diplomate espagnol, est diplômé de l’Université pontificale de Comillas (ICADE) à Madrid
  1. Le pouvoir de l’image et la diplomatie du paradoxe
  2. Le spectacle comme essence du pouvoir
  3. La vérité comme arme rhétorique
  4. La diplomatie comme continuation de la guerre
  5. L’apogée d’un règne symbolique

Il a d’abord exercé le droit (1987-1989), se spécialisant dans les questions d’immigration, avant d’entamer une carrière diplomatique en janvier 1990. 

Il fut d’abord chef de service à la Direction générale de la politique étrangère pour l’Europe, puis directeur du Proche-Orient à la Direction générale adjointe pour le Moyen-Orient, où il suivit notamment la guerre du Golfe. Après avoir été coordinateur des sanctions contre l’Irak à l’OCDE en octobre 1990, il fut affecté à l’ambassade d’Espagne en Libye (avril 1991), puis en Jordanie (1993). En 2012, il devint ambassadeur d’Espagne en Inde. Entre 1996 et 2008, il mena également une carrière politique : Directeur général du Cabinet du ministre de l’Intérieur (1996-2000), puis député pour le Parti Populaire espagnol (2000-2012). 

Le pouvoir de l’image et la diplomatie du paradoxe

Il est des lois non écrites en politique, des forces telluriques qui gouvernent les allégeances. La plus immuable est sans doute cette gravité qui attire les puissances vers le pôle du succès. Presque tous aiment s’associer au vainqueur, à l’exception notable des ennemis irréductibles, des insensés et de ces opportunistes qui, guettant le sens du vent, finissent toujours par changer de camp. 

À l’heure où les chancelleries européennes – de Londres à Paris, de Bruxelles à Madrid – cherchent à s’attribuer une part d’un triomphe dont les protagonistes sont pourtant évidents, il convient de le rappeler : les États-Unis, sous l’impulsion d’un Donald Trump maniant une diplomatie sans fard, sont les véritables artisans de cette reconfiguration. Un succès que certains nient encore par dogmatisme et que de nombreux acteurs tentent aujourd’hui de s’approprier. 

Une fois de plus, Donald Trump a démontré que son langage direct, son sens inné du spectacle et sa formidable intuition politique pouvaient se muer en instruments d’une diplomatie d’une efficacité redoutable. Son intervention historique devant la Knesset ne sera pas seulement remémorée pour son ton ou sa mise en scène, mais pour l’alchimie magistrale avec laquelle il a combiné l’éloge, l’avertissement et la vision stratégique en un seul et même discours. Rarement un dirigeant étranger aura prononcé des paroles aussi audacieuses, chargées d’un tel symbolisme et d’une clarté si calculée, au cœur même du réacteur politique israélien. 

Le président Donald Trump écoute le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s'exprimer à la Knesset, lundi 13 octobre 2025, à Jérusalem - PHOTO/ EVAN VUCCI via REUTERS

Le spectacle comme essence du pouvoir

Dès les premiers instants, Trump s’est comporté en archétype de la figure qu’il a patiemment façonnée. Il est la matérialisation de ce que des penseurs français comme Guy Debord ou Jean Baudrillard auraient pu théoriser : un homme pour qui le spectacle n’est pas un simple outil de la politique, mais la politique elle-même — un simulacre où l’image et le réel fusionnent jusqu’à devenir indiscernables. 

Apparu détendu, conscient de la gravité de l’instant, il mesurait l’impact profond que chacune de ses phrases exercerait sur l’échiquier mondial. L’image saisissante des parlementaires israéliens l’applaudissant avec ferveur, certains arborant les iconiques casquettes rouges « MAGA », n’était pas un simple décorum : c’était la manifestation visible de sa capacité à exporter une mythologie politique bien au-delà de ses frontières. 

Karen Gonzalez Pittman, représentante du district 65 de la Chambre des représentants de Floride, montre son sac MAGA avant d'assister au Sunshine Ball à Washington, États-Unis. 18 janvier 2025 - REUTERS/ SHANNON STAPLETON

La vérité comme arme rhétorique

Trump a entamé son intervention sur un ton résolument conciliant, remerciant Israël pour son courage et sa détermination. Cependant, sous cette couche d’adulation se dissimulaient des messages d’une portée considérable. 

Dans l’une des phrases les plus significatives, il exhorta les Israéliens à une transmutation de leur génie : 

« Si vous mettiez la même ingéniosité que celle avec laquelle vous vous défendez à créer, à innover et à bâtir, le résultat serait quelque chose d’inédit. » 

Une telle admonestation, proférée depuis Jérusalem, requiert un courage politique extraordinaire. C’est bien plus qu’un conseil : c’est un défi lancé à l’identité même d’une nation construite sur l’impératif sécuritaire. Comme le rappelait Talleyrand, « la parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée ». Trump, lui, inverse l’axiome : il utilise la franchise la plus brutale comme le plus sophistiqué des masques, rendant ses intentions ultimes parfaitement opaques. 

Son audace ne s’arrête pas là. Il mentionna élogieusement le Qatar et « d’autres États arabes », reconnaissant leur rôle de médiateurs. Le silence qui s’installa alors dans l’hémicycle était palpable. En agissant ainsi, Trump renforçait son statut d’arbitre global, seul capable de faire dialoguer les irréconciliables. 

C’est ici qu’il rejoint, paradoxalement, la tradition de la Realpolitik d’un Henry Kissinger, pour qui « le rôle de l’homme d’État est de combler le fossé entre l’expérience et la vision ». Trump, à sa manière, comble ce fossé par la seule force de sa volonté et de sa personnalité. 

Des dirigeants mondiaux, dont le président américain Donald Trump, le président égyptien Abdel Fattah al-Sisi et l'émir du Qatar Cheikh Tamim bin Hamad Al Thani posent pour une photo de famille lors d'un sommet des dirigeants mondiaux visant à mettre fin à la guerre de Gaza, à Charm el-Cheikh, en Égypte, le 13 octobre 2025 - PHOTO/ YOAN VALAT via. REUTERS

La diplomatie comme continuation de la guerre

Dans un autre moment clé, le président tendit une main inattendue à Téhéran, affirmant que « la main de l’Amérique est ouverte si l’Iran choisit la paix », juste après avoir accusé le régime des ayatollahs de « semer la mort et la destruction ». 

Cette dualité calculée semble tout droit sortie du Prince de Machiavel, où il est conseillé au souverain de savoir « user de la bête et de l’homme ». Cette technique rhétorique, qu’il maîtrise à la perfection, lui permet de se placer au-dessus des orthodoxies diplomatiques. 

Son approche semble inverser l’adage de Clausewitz selon lequel la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Pour Trump, la diplomatie elle-même devient la continuation de la guerre — une guerre psychologique, narrative et économique. 

Le fait qu’une grande partie du discours fût improvisée n’est pas un détail, mais la clé de son efficacité. Cette spontanéité calculée lui permit de naviguer avec un naturel déconcertant de l’humour au défi, de l’ironie aux applaudissements nourris. 

Son geste envers le leader de l’opposition, Yair Lapid — « BB, comporte-toi bien avec lui, tu n’es plus en guerre et il me plaît beaucoup » — fut un coup de maître : un appel à l’unité nationale déguisé en familiarité, qui le positionna en parrain bienveillant de la scène politique israélienne. 

Le chef de l'opposition israélienne Yair Lapid s'adresse à la Knesset le jour du discours du président américain Donald Trump dans le cadre de l'échange de prisonniers et d'otages et de l'accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, à Jérusalem, le 13 octobre 2025 - REUTERS/ EVELYN HOCKSTEIN

L’apogée d’un règne symbolique

Le sommet émotionnel fut atteint lorsqu’il qualifia Jérusalem de « capitale éternelle et indivisible de l’État d’Israël ». Mais le climax politique survint lorsqu’il demanda publiquement au président israélien d’envisager un pardon complet pour Benjamin Netanyahou. 

À cet instant précis, seule la moitié de l’hémicycle se leva, exposant au grand jour la fracture sismique qui traverse le pays. 

En définitive, comme l’observait le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre : 

« La vraie diplomatie suppose toujours une certaine communauté de vues entre les parties. Mais la force reste le dernier argument. » 

Trump incarne cette vision où la puissance n’est pas un tabou, mais le levier premier pour remodeler le réel. 

Le spectacle, aussi brillant soit-il, devra encore faire la preuve de sa pérennité. Mais une chose est certaine : ce jour-là, à Jérusalem, Donald Trump n’a pas seulement prononcé un discours. Il a offert une performance qui a redéfini les limites du possible en politique internationale. 

Son héritage ne se mesurera peut-être pas en traités, mais dans la reconfiguration même de ce que nous pensions être l’art du possible.