Corruption et précarité, le diagnostic de la santé au Maroc
- Diagnostic alarmant
- Facteurs et impact de la corruption
- Un système de protection insuffisant
- Vulnérabilité et analphabétisme
Après avoir révélé le poids de la corruption dans le secteur de la santé marocain dans sa dernière enquête nationale (2022), l'Instance nationale de probité, de prévention et de lutte contre la corruption (INPPLC) a lancé une étude à grande échelle afin d'identifier les failles, de mesurer les risques et de proposer des actions concrètes pour restaurer la confiance des patients dans le système de santé national.
La société chargée de l'étude, Forvis Mazars, aborde le phénomène dans trois domaines du secteur : les services de soins et les relations entre les citoyens et les hôpitaux (parcours du patient) ; la chaîne de valeur des produits de santé et des médicaments ; et le secteur privé, y compris la réglementation des cliniques privées et des cabinets médicaux.
Pour sa part, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a présenté un rapport alarmant sur la situation dramatique des personnes âgées au Maroc, appelant à un changement de paradigme pour lutter contre la précarité du système de protection et proposant des mesures pour remédier à ce problème et développer une « silver economy » capable de transformer ce risque démographique en une opportunité économique.
Diagnostic alarmant
L'étude vise à mieux comprendre la corruption dans le secteur de la santé et son impact sur la qualité, la transparence et l'équité de l'accès aux soins et aux services, en fournissant une analyse détaillée de ses manifestations, de ses risques, de sa fréquence et de son intensité, ainsi que des causes et des conséquences de ce phénomène.
Les résultats de cette étude permettront de mettre en place des mécanismes de suivi et d'évaluation dans le nouveau système de santé, qui se caractérise par de nouveaux organes de gouvernance jouissant d'une certaine autonomie.
L'Instance nationale de probité, de prévention et de lutte contre la corruption (INPPLC) a mené une enquête nationale sur la corruption, sur un échantillon de 5 000 citoyens résidant au Maroc entre octobre et décembre 2022, et de 1 000 Marocains résidant à l'étranger (MRE), qui se trouvaient dans le pays pendant les mois de juillet et août 2022.
Cette enquête a révélé que 56 % des Marocains résidents (et 53 % des MRE) considèrent la qualité des services de santé et des soins comme l'une des trois principales préoccupations, tandis que 20 % considèrent qu'il s'agit de la principale préoccupation des Marocains.
68 % des personnes interrogées (76 % pour les MRE et 75 % pour les entreprises) considèrent que le secteur de la santé est le plus touché par la corruption et estiment que celle-ci est généralisée et très répandue.
Facteurs et impact de la corruption
Selon la même enquête, 17 % des Marocains ont payé ou se sont vu demander de payer un pot-de-vin pour bénéficier des services de santé publics. Le pot-de-vin est la forme de corruption la plus connue au Maroc.
L'étude a montré que le taux d'incidence des pots-de-vin dans le secteur de la santé publique atteint 10 %, se classant en cinquième position après les forces auxiliaires (31 %), la gendarmerie (23 %), la police (15 %) et les transports (13 %).
La corruption a d'autres facettes qui se manifestent dans d'autres domaines tels que les marchés publics, l'octroi de licences, les agréments, les délégations et les autorisations, et même la distribution des aides sociales aux populations.
Le secteur de la santé publique étant le plus touché par la corruption, la réaction la plus fréquente face aux demandes de paiement est l'acceptation, avec un taux de 57 % contre 25 % qui ont refusé et seulement 3 % qui ont refusé et porté plainte.
La corruption peut prendre plusieurs formes, allant du pot-de-vin à la corruption à grande échelle qui affecte les marchés, les décisions stratégiques et politiques et les autorisations.
Parmi les facteurs qui peuvent expliquer l'ampleur de la corruption dans le secteur de la santé, on peut citer :
- Le cadre réglementaire et législatif
- La multiplicité des acteurs sans garantie de cohérence et de coordination claire de leurs rôles et responsabilités
- Le système de reddition de comptes
- L'offre limitée de services
Un système de protection insuffisant
Le 1er octobre dernier, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a présenté un rapport alarmant sur la situation vulnérable des 5 millions de citoyens âgés de plus de 60 ans (13,8 % de la population) face à un système de protection insuffisant.
Face à la réalité de cette catégorie de citoyens qui vit dans une pauvreté endémique, un isolement social et un manque de structures adéquates, le CESE demande une reformulation urgente des politiques publiques afin de développer une « silver economy » capable de transformer ce risque démographique en une opportunité économique.
Dans son document intitulé «Intégration socio-économique des personnes âgées au Maroc : une meilleure adaptation au vieillissement rapide de la population», le CESE a affirmé qu'en seulement une décennie, la proportion de Marocains âgés de plus de 60 ans est passée de 9,4 % en 2014 à 13,8 % en 2024, selon les derniers résultats du recensement général de la population et du logement.
Le plus inquiétant est que cette catégorie pourrait représenter 23 % de la population en 2050, soit environ 10 millions de personnes. Il s'agit d'une accélération du vieillissement démographique qui s'ajoute à la baisse de la fécondité, passant de 7,2 enfants par femme en 1960 à 1,97 en 2024.
Dans ce contexte, les personnes âgées représentent un grand défi pour le Maroc, car 52,4 % d'entre elles ne disposent d'aucun revenu fixe leur garantissant des conditions de vie dignes. Parmi ceux qui disposent d'un revenu, seuls 49,2 % perçoivent une pension de retraite ; les autres survivent grâce au soutien de leur famille (25,6 %), à leurs biens (11,8 %) ou à l'aide de proches (4,6 %).
Vulnérabilité et analphabétisme
Les données du CESE révèlent, à cet égard, une accumulation de vulnérabilités : 71,6 % d'analphabétisme chez les plus de 60 ans ; 64,4 % souffrant d'au moins une maladie chronique ; 11 % victimes de violences, dont près de 44 % au sein du foyer familial.
Face à cette situation, le Maroc ne dispose que de 72 institutions de protection sociale sur l'ensemble du territoire national et de deux structures hospitalières situées dans la région de Rabat-Salé-Kénitra, ce qui souligne la nécessité urgente de prendre des mesures pour améliorer une réalité extrêmement vulnérable.
Dans cette optique, le Conseil invite à accélérer la mise en œuvre du Plan d'action national pour promouvoir le vieillissement actif 2023-2030 à travers trois axes fondamentaux : des mesures immédiates de soutien, le renforcement de la gouvernance institutionnelle et le développement structuré d'une économie dédiée aux personnes âgées.
Selon les projections du HCP, il y aura 5,4 millions de femmes âgées en 2050, ce qui nécessite une action immédiate pour éviter que des millions de citoyennes âgées ne vivent dans la misère et l'isolement. Le Conseil préconise la mise en place de programmes de formation innovants combinant l'alphabétisation et les compétences numériques, ainsi qu'un renforcement substantiel de l'aide sociale directe.
Il convient de noter que neuf femmes âgées sur dix sont analphabètes, ce qui renforce leur dépendance au sein de la famille et limite leur autonomie, car elles sont incapables de lire, de gérer leurs documents administratifs ou de suivre l'actualité concernant l'évolution de leurs droits.
L'analphabétisme est un défi supplémentaire qui limite l'accès des citoyens âgés à l'information et à des emplois décents, aggrave la pauvreté, entrave la participation de cette catégorie à l'développement du pays et les prive de liberté, d'opportunités et de leur contribution à la prise de décision.
