La Méditerranée entre conscience environnementale et héritage Cousteau : du monde du silence au bruit des données
- La Méditerranée a-t-elle besoin de plus de conférences ? Ou de plus de débats nationaux sur la volonté politique et la transparence numérique ?
- Une région en crise : l'espace liminal entre la science et la politique
- Justice environnementale et gouvernance
- Scoullos : un fossé croissant entre la prise de conscience et l'action, « la plus grande injustice » envers les générations futures
- De la voix de la science à l'écho de la mémoire : la petite-fille de Cousteau prend la parole
- Du « Monde du silence » au bruit des données
- De la conscience à l'action
- Quand la science et la traçabilité rencontrent l'urgence
La Méditerranée a-t-elle besoin de plus de conférences ? Ou de plus de débats nationaux sur la volonté politique et la transparence numérique ?
Entre l'agitation sous les vagues méditerranéennes et les signes croissants de stress écologique, la recherche d'un équilibre entre exploitation et protection se poursuit.
Cependant, malgré la prise de conscience croissante des scientifiques, des ONG et de la société civile, la mise en œuvre reste lente, entravée par les intérêts commerciaux, la bureaucratie et le manque de volonté politique.
À l'issue de la session de la CGPM mentionnée ci-dessus, il est apparu clairement que la protection de la mer ne dépend pas uniquement des connaissances scientifiques, mais aussi des décisions morales pour l'avenir.
Une région en crise : l'espace liminal entre la science et la politique
La Méditerranée montre le fossé, de plus en plus grand, entre les recommandations scientifiques et leur application.
Le manque de données fiables et précises retarde l'élaboration de politiques efficaces, tandis que les procédures administratives, souvent façonnées par des intérêts de pression, ralentissent la prise de décision.
En mer, le contrôle reste faible et l'application de la loi quasi inexistante. Il convient de rappeler que les eaux internationales représentent moins de 1 % de la Méditerranée et que la plupart des activités de pêche se déroulent dans les zones économiques exclusives (ZEE), où la surveillance dépend presque entièrement des autorités nationales et de la disponibilité de données fiables.
Les pratiques de pêche illégale, le rejet non documenté d'espèces marines, le non-respect des limites saisonnières et la capture d'espèces interdites persistent, tandis que les contrôles portuaires restent insuffisants malgré les progrès technologiques.
Mais le défi le plus grave reste l'incapacité à traduire la prise de conscience scientifique en engagement politique, en particulier face aux difficultés des pêcheurs artisanaux et à la faible compréhension du public quant aux risques et à la nécessité d'agir.
Justice environnementale et gouvernance
La pêche en Méditerranée dépasse le cadre écologique : elle touche à la justice environnementale entre le Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest, et même à l'équité intergénérationnelle.
Alors que certains pays disposent de technologies de suivi avancées, d'autres ne disposent même pas des outils les plus élémentaires.
La plus grande injustice est celle qui est imposée aux générations futures : une mer appauvrie, une biodiversité menacée et un écosystème affaibli par la surexploitation, le changement climatique et les espèces envahissantes.
Les technologies modernes de traçabilité offrent des possibilités sans précédent en matière d'observation et d'analyse, mais sans une gouvernance efficace et une volonté collective, la Méditerranée restera prisonnière de l'inertie administrative et institutionnelle.
Scoullos : un fossé croissant entre la prise de conscience et l'action, « la plus grande injustice » envers les générations futures
Le professeur Michael Scoullos, chimiste environnementaliste et directeur du laboratoire d'écologie de l'université d'Athènes, met en garde contre le fossé croissant entre la meilleure compréhension scientifique de la crise méditerranéenne et la lenteur extrême de la mise en œuvre des politiques appropriées pour résoudre les problèmes.
Il explique : « Le fossé évident entre la prise de conscience accrue des scientifiques, des ONG et d'une grande partie du public concernant la crise environnementale en Méditerranée, et l'adoption très lente des recommandations scientifiques par les gouvernements et les institutions régionales ou internationales, est dû à une combinaison de facteurs qui varient d'un pays à l'autre, en fonction des priorités en matière de pêche, du niveau de sensibilisation et de la capacité des agences nationales et régionales. »
Selon M. Scoullos, le manque de données fiables est le premier obstacle majeur, car la plupart des recherches environnementales en Méditerranée présentent des lacunes importantes.
Cela retarde considérablement l'élaboration de recommandations solides susceptibles d'orienter les politiques publiques. Même lorsque ces politiques sont rédigées, elles doivent être approuvées par le gouvernement et le parlement au terme de longues procédures fortement influencées par les intérêts nationaux, sectoriels et les groupes de pression.
Dans la pratique, la mise en œuvre reste le maillon faible, en particulier en mer, où la surveillance est extrêmement difficile, même dans les eaux nationales, et quasi inexistante dans les eaux internationales. La pêche illégale, l'utilisation d'engins interdits, la violation des périodes de fermeture, la capture d'espèces ou de tailles interdites et l'absence de contrôles des débarquements restent courantes, malgré les progrès technologiques.
M. Scoullos ajoute que le manque de volonté politique joue un rôle décisif dans le maintien du statu quo. La crise qui touche la pêche artisanale et semi-industrielle rend les gouvernements réticents à imposer des mesures plus strictes, tandis que le grand public reste mal informé sur la gravité de la situation et la nécessité de réduire l'empreinte de la pêche non durable.
Il souligne que la sensibilisation du public et le débat sur la durabilité de la pêche restent insuffisants et que les politiques doivent être plus cohérentes et harmonisées aux niveaux national et régional.
Elles doivent s'appuyer sur des mécanismes de contrôle réalistes, des systèmes de surveillance efficaces et des évaluations précises des pressions exercées sur les ressources, y compris les impacts du changement climatique et des espèces envahissantes.
M. Scoullos souligne également la complexité de la justice environnementale dans le domaine de la pêche, l'une des questions les plus difficiles en Méditerranée, où les disparités en matière de capacité technologique et de pouvoir politique entre le Nord et le Sud, et même entre les pays du Sud eux-mêmes, se conjuguent avec les pratiques traditionnelles.
Des progrès importants pourraient être réalisés grâce à une application correcte du droit de la mer et à l'existence de garde-côtes bien formés et informés.
Cependant, « la plus grande injustice », dit-il, est celle qui est infligée aux générations futures :
« Nous laissons derrière nous une mer plus pauvre, moins diversifiée et de plus en plus dégradée, conséquence de la surpêche et de la propagation rapide d'espèces envahissantes, aggravée par le changement climatique provoqué par nos émissions. »
Le spécialiste conclut en affirmant que les technologies modernes offrent des capacités sans précédent pour contrôler et comprendre l'impact sur le climat, la pollution et les espèces envahissantes, ainsi que pour évaluer les ressources halieutiques et orienter les transformations nécessaires vers un avenir plus durable.
Mais tout cela dépend d'une gouvernance efficace, à un moment où les mécanismes internationaux montrent des signes de stagnation, retardant la mise en œuvre de politiques fondées sur la science. Le chercheur affirme que la sensibilisation du public et la participation citoyenne peuvent exercer une pression réelle sur les décideurs politiques pour qu'ils agissent de manière responsable et efficace avant qu'il ne soit trop tard.
De la voix de la science à l'écho de la mémoire : la petite-fille de Cousteau prend la parole
À l'issue de la 48e session, un message symbolique venu du cœur de la mer a été adressé aux gouvernements tunisien, marocain et égyptien par Alexandra Cousteau, petite-fille du légendaire océanographe Jacques-Yves Cousteau.
Ce message, ancré dans un héritage familial dédié à la protection de l'océan, était clair : « Adoptez le système de numérotation de l'Organisation maritime internationale (OMI) pour tous les navires de pêche. Il est gratuit, efficace et constitue un pas vers la transparence en Méditerranée. »
Il ne s'agissait pas seulement d'une proposition technique, mais d'un appel moral. Un écho de l'héritage de Jacques Cousteau, nous rappelant que la protection commence par la connaissance, et que la transparence est la première porte vers la préservation.
Pourquoi ces pays en particulier ? Parce que les chiffres parlent d'eux-mêmes :
En Tunisie, moins de 40 % des navires enregistrés ont un numéro OMI.
L'Égypte, la Tunisie et le Maroc sont membres de l'OMI et peuvent attribuer des numéros, mais leur mise en œuvre dans le domaine de la pêche reste limitée. L'Égypte attribue principalement des numéros aux grands navires commerciaux ; ceux de moins de 20 m ne sont pas encore inclus. La flotte tunisienne est principalement artisanale, avec des bateaux de moins de 15 m. Par conséquent, peu d'entre eux sont éligibles.
Le Maroc est le plus avancé, avec des numéros OMI pour la plupart des navires industriels, bien que de nombreux petits bateaux opèrent encore en dehors du système.
Lors de la session de la CGPM de novembre 2025, la proposition de rendre obligatoires les numéros OMI pour les bateaux de plus de 15 m n'a pas été adoptée.
Cette mesure, considérée comme essentielle pour la transparence, a été limitée aux navires de 20 m ou plus, suscitant des réactions mitigées.
Helena Álvarez, scientifique marine, a déclaré : « La décision de la CGPM d'exiger des numéros OMI pour les navires de 20 mètres ou plus est un pas dans la bonne direction, mais elle reste insuffisante. »
Le WWF a salué cette avancée, mais a insisté pour que les bateaux plus petits soient également inclus.
Simone Niedermüller, responsable par intérim de la politique de pêche du WWF-Méditerranée, a souligné : « Il sera essentiel que tous les navires de cette taille qui quittent leur ZEE aient à l'avenir un numéro OMI. D'autres mesures devront être prises pour étendre les identifiants robustes aux segments plus petits. »
Cette mesure ouvre toutefois une brèche : de nombreux navires industriels et semi-industriels de 15 à 20 mètres opèrent dans les eaux internationales, échappant ainsi à l'obligation d'enregistrement OMI.
Cela les rend moins traçables et affaiblit la concurrence loyale, d'autant plus que l'UE exige déjà des numéros OMI à partir de 15 mètres en haute mer.
Sans numéros OMI, il devient difficile de vérifier l'identité du navire, son historique ou sa propriété, et les opérateurs peuvent plus facilement changer de nom ou de pavillon.
Du « Monde du silence » au bruit des données
Dans les années 1950, Jacques-Yves Cousteau a brisé le silence des profondeurs dans son film légendaire Le Monde du silence (1956). Aujourd'hui, sa petite-fille tente de briser un autre silence : celui des données, en plaidant pour la transparence numérique dans le suivi des navires. L'essence de son message est la suivante : « Pour Alexandra Cousteau, la transparence dans le suivi des navires est la première condition de toute forme de protection. »
Entre les deux générations, le même message persiste, exprimé dans un autre langage : le grand-père portait un appareil photo pour montrer la beauté du monde ; la petite-fille lève les codes numériques pour révéler sa vérité. De l'objectif du Calypso aux codes OMI, l'esprit reste le même :
Aimer la mer, c'est la connaître, et la connaître, c'est la protéger.
De la conscience à l'action
La 48e session de la CGPM n'a pas offert de solution miracle, mais elle a lancé un appel à l'action : les gouvernements méditerranéens répondront-ils à l'appel d'Alexandra Cousteau ?
La commission adoptera-t-elle finalement les numéros OMI comme instruments de justice et de transparence pour les navires de plus de 15 m ?
Comme le dit Jacques Cousteau : « Nous ne protégeons que ce que nous aimons, et nous n'aimons que ce que nous comprenons. »
Aujourd'hui, il est impossible de comprendre, ou de protéger, la Méditerranée sans une transparence numérique qui révèle ce qui se passe à sa surface et dans ses profondeurs.
Adopter les numéros OMI pour les bateaux de 15 m ou plus n'est pas un acte bureaucratique, mais un geste conscient d'amour envers la mer et les générations futures.
Quand la science et la traçabilité rencontrent l'urgence
À la fin de la session, entre les rapports d'experts et les messages des militants, deux voix, celles de Scoullos et Cousteau, se sont unies en une seule harmonie :
un appel à passer de la conscience à l'action, de la parole à la décision.
La Méditerranée n'a pas besoin de nouvelles conférences : elle a besoin de volonté politique et de transparence numérique. Comme le souligne Simone Niedermüller du WWF-Méditerranée : « Les décisions prises cette année montrent une réelle dynamique, mais le plus difficile reste à faire... »
Mohammed Tafraouti. Journaliste et écrivaine spécialisée dans l'environnement
