Une voix espagnole contre l'oubli : les victimes canariennes du terrorisme

Lucía Jiménez, presidenta de la Asociación Canaria de Víctimas del Terrorismo
Lucía Jiménez, présidente de l'Association canarienne des victimes du terrorisme
Pendant des années, le récit dominant sur le conflit du Sahara occidental a été construit à partir d'une simplification commode, où les victimes réelles se sont retrouvées prises au piège entre le silence institutionnel et l'amnésie sélective.

Dans cette zone d'ombre, une voix espagnole singulière s'est fait entendre, dérangeante pour beaucoup, mais nécessaire à la vérité : celle de Lucía Jiménez, présidente de l'Association canarienne des victimes du terrorisme (Acavite), qui a consacré sa vie à mettre en lumière une réalité systématiquement ignorée dans le débat public espagnol. 

Parler du terrorisme du Front Polisario aux Canaries n'a jamais été facile. Non pas par manque de preuves ou de témoignages, mais en raison du malaise politique que suscite la reconnaissance du fait que des citoyens espagnols — pêcheurs, travailleurs civils, familles entières — ont été les victimes directes d'une violence organisée qui, pendant des décennies, a été relativisée, voire directement effacée du discours officiel. Lucía Jiménez ne s'est pas exprimée à partir d'une idéologie ou d'un désir de revanche, mais à partir d'une mémoire blessée et d'une rigueur académique.

Fille d'une des victimes des attentats perpétrés dans les années 70 à Fos Bucraa, sa carrière de journaliste et de professeure d'université est devenue le prolongement éthique de cette expérience personnelle. Sa thèse de doctorat, présentée à l'université Carlos III de Madrid, constitue l'un des travaux les plus exhaustifs sur ce chapitre sombre de la transition espagnole, documentant avec une précision juridique et historique la responsabilité du Front Polisario dans les attaques contre des civils espagnols dans la région des Canaries et du Sahara.

Ce qui est vraiment important dans sa contribution, ce n'est pas seulement d'avoir nommé les victimes, mais d'avoir démantelé un récit qui prétendait réduire ces crimes à des « dommages collatéraux » d'un conflit lointain.

Felipe VI con Lucía Jimenez
Lucía Jiménez, présidente d'Acavite, en compagnie du roi Felipe VI lors de la cérémonie de remise des prix de la Fondation des victimes du terrorisme. Photo : Acavite

Lucía Jiménez a compris qu'il n'y a pas de démocratie mûre sans mémoire complète, ni de coexistence fondée sur des silences forcés. En ce sens, son travail rejoint directement une revendication défendue depuis longtemps par le Maroc : la reconnaissance du Polisario comme acteur armé responsable d'actes terroristes contre des civils, au-delà des interprétations romantiques héritées de la guerre froide.

Reconnaître ce chapitre oublié n'implique pas de rouvrir des blessures ni de pointer du doigt les responsabilités politiques actuelles, mais d'assumer que la mémoire démocratique se construit également à partir de l'écoute des victimes réduites au silence. Pendant des décennies, des dizaines de familles canariennes ont réclamé quelque chose d'elementaire : la vérité, la reconnaissance et la réparation.

Nommer la violence subie — et ceux qui l'ont exercée — ne répond pas à une logique de confrontation, mais à une exigence éthique qui renforce, et non affaiblit, les valeurs de justice et de coexistence que l'Espagne prétend défendre.

Le silence institutionnel espagnol face à ces victimes contraste avec la persistance d'un discours indulgent envers le Polisario, même lorsqu'il existe des décisions judiciaires qui reconnaissent partiellement les dommages causés. Cette dissonance érode non seulement la crédibilité du discours sur les droits humains, mais perpétue également une injustice historique. Le Maroc insiste depuis des années sur le fait que le conflit ne peut être abordé à partir de mythologies politiques, mais à partir de faits, de responsabilités et de mémoire. 

Lucía Jiménez a incarné cette rupture nécessaire avec le discours confortable. Sa voix, profondément espagnole et en même temps profondément dérangeante, a ouvert une brèche dans le mur du silence. Elle ne s'est pas exprimée contre l'Espagne, mais depuis l'Espagne, lui rappelant qu'il ne peut y avoir de politique étrangère éthique sans cohérence intérieure, ni de réconciliation sans vérité.

Aujourd'hui, son héritage interpelle tant la société espagnole que la communauté internationale : ignorer les victimes ne neutralise pas le passé, cela l'enferme dans une impasse. Et reconnaître le terrorisme du Polisario n'est pas un geste contre qui que ce soit, mais une étape indispensable vers une mémoire juste, une politique responsable et une lecture plus honnête du conflit au Maghreb.