L'Iran et le régime des ayatollahs : la tyrannie des ténèbres
- Une révolution qui se dévore elle-même
- Structure répressive et histoire des protestations
- Origines des manifestations et escalade de la répression
- La coalition contre le régime : échos de 1979
- La variable américaine : des attaques imminentes ?
- Conclusion : l'heure de vérité
Pendant des décennies, l'Occident a commis une grave erreur en qualifiant le régime des ayatollahs de « théocratie ». Nous devons bannir ce terme. Ce n'est pas la loi de Dieu qui gouverne l'Iran ; une telle définition conférerait une légitimité trompeuse à ce qui n'est rien d'autre qu'une dictature brutale. Nous sommes confrontés à un régime qui a manipulé la religion, la transformant en une idéologie perverse : l'islamisme djihadiste radical dans sa variante chiite.
Comme l'a un jour averti Edmund Burke, « le seul obstacle au triomphe du mal est l'inaction des hommes de bien », mais pire encore est le fait que les hommes de bien qualifient à tort le mal, lui conférant ainsi une dignité imméritée.
Le régime des ayatollahs ne représente pas l'islam dans son ensemble, ni même le chiisme dans sa totalité ; il représente une mutation idéologique maléfique. Ce ne sont pas des religieux pieux, mais des ingénieurs du terrorisme qui ont manipulé la religion pour consolider une idéologie impitoyable : l'islamisme djihadiste. Le Hezbollah, les milices terroristes irakiennes, les Houthis, le Hamas... tous s'abreuvent à la même source empoisonnée.
Si l'on se réfère à la classification aristotélicienne, le système iranien ne correspond pas au modèle de tyrannie classique, mais plutôt à celui d'une oligarchie dégénérée : un gouvernement dirigé par une minorité qui exploite le reste de la population. Comme l'a observé Aristote lui-même dans sa Politique, « l'oligarchie est le gouvernement entre les mains d'hommes riches... qui sont peu nombreux ». Une tyrannie exercée par un seul homme peut s'effondrer avec la chute du tyran. Une oligarchie djihadiste ne fonctionne qu'avec le soutien d'une minorité qui profite du système : une partie du clergé chiite, les Gardiens de la révolution (CGRI) et les Bonyads (qui contrôlent jusqu'à 40 % de l'économie), les bazaaris alignés et le réseau de clientélisme du régime. Cette minorité ne défend pas une foi, elle défend son pouvoir et ses privilèges.
Cette oligarchie forme le noyau d'un État révolutionnaire qui a fait de l'exportation du terrorisme sa raison d'être. Son projet aspire à remodeler le Moyen-Orient à travers des milices, des guerres de pouvoir et un programme nucléaire conçu comme une police d'assurance-vie. La même structure qui pille l'économie nationale finance les mandats terroristes et place le pays en conflit permanent avec ses voisins et avec l'Occident.
Une révolution qui se dévore elle-même
La République islamique a imposé la révolution avec une main de fer et la terreur. La génération de fanatiques de 1979, rejointe par de nombreux idéalistes, s'est transformée en une nomenklatura qui ne croit plus au projet « révolutionnaire », mais plutôt à la préservation du pouvoir et des revenus. Le projet islamiste, qui promettait de représenter les mostazafin (les dépossédés), est désormais perçu comme un pouvoir qui gouverne contre la majorité sociale. La guerre culturelle menée par le régime contre les modes de vie quotidiens a creusé un fossé irréconciliable avec la société urbaine. Les mécanismes qui ont consolidé le système (idéologie, mobilisation, répression sélective) sont devenus les mêmes forces qui sapent aujourd'hui sa stabilité.
L'observation de Tocqueville est prophétique : « Le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est celui où il commence à se réformer lui-même ». Mais ce régime a même cessé de faire semblant de se réformer ; il a abandonné la persuasion au profit de la coercition pure et simple.
Structure répressive et histoire des protestations
Face à l'épuisement du discours révolutionnaire, l'État recourt à la coercition pure et simple. L'appareil répressif repose sur trois piliers : le CGRI, fort de plus de 200 000 membres et de son empire économique ; la milice Basij, les chemises brunes du régime, véritable infanterie répressive comptant des millions de « volontaires » ; et le ministère du Renseignement, qui torture et assassine dans le pays et exporte des assassins munis de passeports diplomatiques.
L'histoire des manifestations est une chronique de répressions de plus en plus sanglantes. En 2009, le Mouvement vert a fait au moins 72 morts. En 2019, entre 300 et 1 500 personnes ont péri en à peine trois jours. En 2022, le meurtre de Mahsa Amini par la « police des mœurs » a fait plus de 550 victimes. La vague actuelle est sans précédent : plus de 15 000 morts selon des estimations prudentes, avec environ 25 000 personnes arrêtées. Le plus grand massacre en 47 ans d'un régime de terreur.
Ce qui distingue ce moment, c'est que le régime ne réprime plus des soulèvements isolés, mais écrase une insurrection nationale qu'il perçoit comme une menace existentielle. D'où les ordres de tirer pour tuer ; d'où les tireurs d'élite qui visent la tête dans le seul but de semer la terreur.
Comme l'a souligné Machiavel avec une froide précision, « les hommes doivent être bien traités ou écrasés, car ils peuvent se venger des blessures légères, mais pas des plus graves ». Les ayatollahs ont choisi l'écrasement, mais ils ont découvert qu'un peuple éveillé ne peut être détruit aussi facilement.
Origines des manifestations et escalade de la répression
Les manifestations ont éclaté le 28 décembre, provoquées par l'effondrement du rial, qui a perdu 80 % de sa valeur. Mais les réduire à une explosion économique serait une erreur. L'inflation, les coupures d'eau et d'électricité, le chômage des jeunes supérieur à 30 % : tels sont les symptômes d'un système qui, depuis 46 ans, privilégie l'exportation de la terreur au détriment du bien-être de sa population. Le contrat social de la révolution est irrémédiablement rompu.
Ce qui distingue ce moment, c'est la rapidité de la radicalisation. En quelques jours, « du pain, du travail, la liberté » s'est transformé en « mort au dictateur ! ». Les manifestants brûlent les mosquées du régime et brandissent le drapeau du Lion et du Soleil. Il ne s'agit pas de nostalgie monarchique, mais d'un rejet total de la République islamique.
La répression a suivi une escalade calculée. Jusqu'au 7 janvier, la violence est restée « contenue ». Le 8 janvier, coïncidant avec une coupure totale d'Internet, le massacre a éclaté. Des témoignages font état de fusils d'assaut et de véhicules blindés tirant sur la foule. Un médecin a rapporté qu'un enfant de cinq ans a été touché alors qu'il était dans les bras de sa mère.
Les artisans de cette répression sont la faction radicale du CGRI et le chef du pouvoir judiciaire, Mohseni-Ejei, à qui l'on attribue la phrase suivante : « Si nous devons faire quelque chose, nous devons le faire maintenant et rapidement ». Cette logique du « maintenant ou jamais » reflète la panique d'un appareil qui sait que chaque jour de protestation érode l'obéissance de ses propres troupes.
La coalition contre le régime : échos de 1979
Un fantôme hante les couloirs du pouvoir à Téhéran : 1979. La révolution qui a renversé le Shah était une coalition hétérogène de libéraux, de nationalistes, de communistes, d'étudiants et de religieux. Khomeini a surfé sur cette vague, puis a systématiquement dévoré ses alliés.
Ce que nous observons aujourd'hui présente d'importantes similitudes. Les manifestations ont unifié des secteurs qui convergent rarement : étudiants de la classe moyenne, ouvriers industriels, commerçants lassés de la corruption, minorités ethniques —Kurdes, Azéris, Arabes, Baloutches — qui souffrent d'une double oppression parce qu'ils ne sont ni Perses ni chiites.
La répression est particulièrement brutale contre les femmes qui revendiquent leurs droits et refusent le voile obligatoire, ainsi que contre la génération Z, totalement réfractaire au système. Même certains secteurs du clergé traditionnel (non seulement les modérés, mais aussi un nombre croissant de conservateurs) gardent un silence éloquent.
La différence cruciale : cette coalition exclut ceux qui ont mené le mouvement en 1979. Il n'y a pas de leadership clérical ; il y a un rejet viscéral du turban politique. Si le régime tombe, ce sera pour enterrer définitivement l'islamisme djihadiste au pouvoir et pour que l'Iran cesse d'être un cancer révolutionnaire obsédé par l'exportation de son « modèle ».
Les paroles de John Stuart Mill résonnent à travers les siècles : « Un peuple peut préférer un gouvernement libre, mais si, par indolence, négligence ou lâcheté... il n'est pas à la hauteur des efforts nécessaires pour le préserver... il a peu de chances d'en jouir longtemps ». Le peuple iranien a montré qu'il n'était pas à la hauteur de ces efforts.
La variable américaine : des attaques imminentes ?
Trump a multiplié les avertissements : « Nous sommes prêts », « les renforts sont en route ». Le déplacement de moyens militaires depuis la base d'Al Udeid au Qatar et le « nettoyage » de l'espace aérien iranien du trafic civil suggèrent que l'option militaire n'est pas une simple rhétorique. La question stratégique est la suivante : quelles seraient les conséquences d'une attaque ?
Certains analystes soutiennent qu'elle durcirait le régime, lui permettant d'invoquer la menace extérieure pour resserrer les rangs, d'insister sur le fait que les manifestants sont la « cinquième colonne » de l'ennemi et de justifier une répression encore plus sauvage.
D'autres affirment que le régime est trop affaibli pour tirer profit d'une réaction contre d'éventuelles attaques. Avec sa légitimité pulvérisée et sa population en révolte, des frappes chirurgicales contre les infrastructures du pouvoir du régime et du CGRI pourraient accélérer l'implosion.
La réalité se situe probablement entre ces deux extrêmes. Une attaque massive galvaniserait le soutien au régime ; des frappes sélectives contre l'appareil répressif pourraient l'affaiblir sans provoquer de réaction nationaliste. La clé réside dans le fait d'éviter que l'intervention ne devienne le discours dominant qui étouffe le cri de liberté du peuple iranien. Le défi consiste non seulement à renverser les ayatollahs, mais aussi à empêcher que le vide du pouvoir ne soit comblé par des éléments encore plus fanatiques, toujours soutenus par le sanguinaire IRGC.
Comme l'écrivait Thucydide dans son histoire de la guerre du Péloponnèse, « les forts font ce qu'ils peuvent et les faibles souffrent ce qu'ils doivent ». La question qui se pose à l'Occident est de savoir s'il permettra à une telle brutalité ancestrale de perdurer sans opposition à l'ère moderne.
Scénarios à court terme
Le scénario le plus probable est une escalade répressive sélective : descentes dans les nœuds de communication, perquisitions domiciliaires contre des personnes connectées à Starlink, exécutions exemplaires. Le régime intensifiera les blocages électroniques.
On ne peut exclure qu'il active ses représentants terroristes —le Hezbollah, les milices irakiennes, les Houthis et même le Hamas — pour détourner l'attention des médias par des provocations dans le Golfe ou des attaques contre des intérêts américains ou israéliens.
La possibilité d'une fracture interne — désertions parmi les officiers de rang intermédiaire, unités refusant de tirer — nécessiterait une pression populaire soutenue. Le véritable tournant se produira lorsqu'une partie de l'oligarchie oppressive décidera qu'il est plus dangereux de s'accrocher au cadavre du régime que de négocier sa survie dans un Iran post-islamiste.
Conclusion : l'heure de vérité
Le régime de l'ayatollah est confronté à un défi existentiel qui remet en question sa raison d'être. Un système fondé sur la peur, l'islamisme djihadiste d'État et l'exportation de la terreur ne peut survivre éternellement, et la transparence est toxique pour la répression sanglante.
La structure du pouvoir iranien a démontré sa volonté de sacrifier des milliers de ses enfants pour rester sur le trône. Les plus de 15 000 morts — un chiffre qui continue d'augmenter — ne sont pas des dommages collatéraux, mais le prix que paient les bourreaux pour leur survie. Ce régime maintiendra son blocus total de l'information afin de réprimer dans le sang et le feu, sans témoins.
Le peuple iranien ne veut pas réformer le système, il veut l'enterrer. L'intervention du ministre iranien des Affaires étrangères Araghchi sur Fox News, avec ses théories délirantes sur les agents du Mossad et l'Azerbaïdjan voisin, est un argument absurde digne d'un film d'espionnage de série B.
Mais l'incrédulité sans conséquences est stérile. L'Occident doit décider s'il veut être un témoin indigné ou un acteur efficace. Nous devons nous préparer pour le lendemain : le vide de pouvoir dans un Iran libéré de ce régime abject pourrait être aussi dangereux que l'agonie d'une bête blessée.
L'histoire est impitoyable avec ceux qui confondent prudence et passivité. La tyrannie djihadiste existe, et sa défaite commence par la nommer et lui refuser l'impunité du silence. La condamnation morale sans pression réelle n'est pas une diplomatie prudente, c'est une complicité honteuse et lâche.
L'avertissement d'Edmund Burke revient avec une force renouvelée : « Lorsque les méchants s'unissent, les bons doivent s'associer, ou ils tomberont, un par un, victimes impitoyables d'une lutte méprisable ».
Et lorsque le sang des martyrs iraniens réclamera justice devant le tribunal de l'histoire, aucune déclaration ne servira d'alibi à ceux qui, pouvant agir, ont choisi de détourner le regard. Le peuple iranien a décidé qu'il préférait mourir debout plutôt que vivre à genoux. L'Occident sera-t-il à la hauteur de ce sacrifice ?