Iran : comment en sommes-nous arrivés là ?
- Un régime sous pression de toutes parts
- Corruption et répression comme politique
- De la protestation à la révolte nationale
- L'organisation change la donne
- La réaction internationale a son importance
- Le régime pourra-t-il survivre à nouveau ?
L'Iran est entré dans sa deuxième semaine de troubles à l'échelle nationale. Depuis 2017, le régime clérical au pouvoir est confronté à des soulèvements répétés, alimentés par la profonde colère de la population. Cette fois-ci, l'étincelle est venue d'un endroit inattendu : le Grand Bazar de Téhéran.
Le bazar a toujours joué un rôle décisif dans les soulèvements iraniens. Sa fermeture a contribué à déclencher des mouvements importants, de la révolution constitutionnelle de 1905 au renversement du Shah en 1979. Le régime pensait qu'il y avait encore de l'influence. Il se trompait.
Le 28 décembre, les commerçants ont fermé leurs boutiques pour protester contre l'inflation galopante, l'effondrement de la monnaie nationale et la flambée des taux de change. En moins d'une journée, les étudiants se sont joints à la protestation. Les universités de tout le pays ont fait écho aux appels à la liberté. La convergence du bazar et du campus — l'économie et la politique — a déclenché ce qui est désormais devenu le cinquième soulèvement national en Iran depuis 2017.
Un régime sous pression de toutes parts
Ce soulèvement survient à un moment où le régime est extrêmement affaibli. Au niveau régional, Téhéran a subi des revers, tels que la chute de son allié syrien, l'affaiblissement du Hezbollah et les dommages causés par un récent conflit régional qui a duré 12 jours. Au niveau national, des années de crises non résolues se sont accumulées.
Selon les données du FMI, l'Iran figure désormais parmi les trois pays dont la monnaie s'est le plus dépréciée en 2025. Concrètement, les Iraniens ont perdu environ un tiers de leurs économies en raison de l'inflation et de l'impression de monnaie. Plus de 80 % des ménages vivent désormais sous le seuil de pauvreté mondial. Le port obligatoire du hijab, la religion imposée et la répression constante n'ont fait qu'intensifier la colère de la population.
Corruption et répression comme politique
La corruption n'est plus cachée. Des membres du Parlement iranien lui-même ont récemment admis que plus de 117 milliards de dollars de recettes d'exportation n'étaient jamais revenus dans le pays.
En l'absence de solution économique, le régime a recouru à la répression. Selon le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), plus de 2 200 exécutions ont été effectuées rien qu'en 2025, un chiffre sans précédent. Les exécutions ont doublé au cours du second semestre, dans le but évident d'intimider la société.
De la protestation à la révolte nationale
Le soulèvement s'est rapidement étendu. Selon les médias liés au régime, les manifestations ont touché 107 villes à travers le pays. Il ne s'agit pas d'un mouvement exclusif à Téhéran, mais d'un large rejet national.
Même l'agence officielle Fars News, affiliée à la Garde révolutionnaire, a admis que les manifestations n'étaient plus uniquement économiques. Elle a rapporté que des groupes organisés menaient des chants tels que « Mort à Khamenei » et a reconnu l'influence de l'appel de la leader de l'opposition Maryam Rajavi à poursuivre les soulèvements.
La réponse du régime a été prévisible. Le guide suprême Ali Khamenei a ordonné la répression, tout en promettant des concessions mineures aux commerçants. Les chefs de la sécurité des universités ont été remplacés. Rien qu'à Téhéran, plus de 42 000 membres des forces de sécurité ont été mis en état d'alerte maximale. Des balles réelles ont été utilisées. Au moins 18 manifestants ont été tués, dont un jeune de 15 ans.
Lundi, le président de la Cour suprême iranienne a menacé les manifestants qui descendaient dans la rue de procès rapides et de sanctions sévères.
L'organisation change la donne
Ce qui distingue ce soulèvement, c'est son organisation. Les jeunes sont à la tête du mouvement. Beaucoup ont rejoint des unités de résistance décentralisées liées aux Moudjahidine du peuple.
Ces unités opèrent dans les villes, les campus et les quartiers. Le régime les avait alors qualifiées de « cellules dormantes ». Aujourd'hui, il les craint ouvertement.
Leur présence a contribué à maintenir les manifestations malgré la forte répression. Ce niveau d'organisation n'existait pas lors des soulèvements précédents.
La réaction internationale a son importance
Contrairement aux révoltes précédentes, la condamnation internationale a été immédiate. Le président américain a averti Téhéran de ne pas tirer sur les manifestants, affirmant que les États-Unis interviendraient en cas de massacres. Les gouvernements européens ont exigé la transparence sur les décès.
Ces pressions limitent la marge de manœuvre du régime. Mais l'avenir de l'Iran se décidera à l'intérieur du pays. Le changement ne peut venir que du peuple iranien lui-même.
Ce que la communauté internationale peut — et doit — faire, c'est reconnaître son droit à la résistance organisée contre un régime qui a fermé toutes les voies pacifiques à la dissidence.
Le régime pourra-t-il survivre à nouveau ?
En 2019, le régime a survécu en tuant 1 500 personnes en cinq jours. En 2022, il a recouru à des arrestations massives. Aujourd'hui, il est plus faible, plus pauvre et plus isolé qu'à aucun autre moment au cours des dernières décennies.
Ses forces de sécurité sont démoralisées. Son économie est en ruine. Sa légitimité a disparu.
Ce soulèvement est plus large, plus profond et mieux organisé qu'auparavant. L'issue n'est plus certaine, mais, pour la première fois depuis des années, l'équilibre a clairement basculé.
Hamid Enayat est un politologue spécialisé dans la question iranienne qui collabore avec l'opposition démocratique iranienne (CNRI).