Reconfiguration stratégique de l'axe Madrid-Rabat : analyse de la XIIIe réunion de haut niveau Espagne-Maroc

El presidente del Gobierno, Pedro Sánchez, saluda al primer ministro de Marruecos, Aziz Akhannouch, a su llegada al Palacio de la Moncloa – PHOTO/Pool Moncloa/Borja Puig de la Bellacasa
El presidente del Gobierno, Pedro Sánchez, saluda al primer ministro de Marruecos, Aziz Akhannouch, a su llegada al Palacio de la Moncloa – PHOTO/Pool Moncloa/Borja Puig de la Bellacasa
La XIIIe réunion de haut niveau entre l'Espagne et le Maroc marque un tournant avec des accords clés dans les domaines de l'énergie, de l'agriculture et de la diplomatie, reléguant au second plan d'anciens conflits tels que celui du Sahara occidental
  1. Contexte et déroulement du sommet
  2. Principaux axes de coopération et accords conclus
  3. La question du Sahara occidental et les limites de l'ordre du jour
  4. Signification, tensions internes et perspectives d'avenir
  5. Conclusion

Contexte et déroulement du sommet

La XIIIe réunion de haut niveau (RAN) entre l'Espagne et le Maroc s'est tenue le 4 décembre 2025 au palais de la Moncloa, à Madrid, sous la présidence conjointe du président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez et du Premier ministre marocain Aziz Akhannouch. Contrairement aux sommets précédents, il n'y a pas eu cette fois-ci de rencontre attendue entre les monarques Felipe VI et Mohamed VI, qui aurait renforcé la « diplomatie des rois » stratégique entre les deux pays, à l'instar de celles qui avaient lieu habituellement entre Juan Carlos I et Hassan II.

Le sommet, qui se tient en vertu du traité d'amitié, de bon voisinage et de coopération entre le Royaume d'Espagne et le Royaume du Maroc (4/7/1991), et dans le cadre de la poursuite du dialogue politique renforcé découlant de la déclaration conjointe du 7 avril 2022, a réuni des ministres et des hauts fonctionnaires de divers portefeuilles, mais l'absence de ministres appartenant au groupe politique Sumar a attiré l'attention, ce qui a été interprété comme le reflet de leurs divergences politiques autour du conflit du Sahara occidental.

La rencontre avait pour objectif non seulement de faire le point sur la situation bilatérale actuelle, mais aussi de reconfigurer la coopération entre l'Espagne et le Maroc dans un cadre plus moderne, plus large et plus transversal, adapté aux défis du XXIe siècle (numérisation, transition énergétique, sécurité, mobilité et coopération régionale).

À l'issue du sommet, une déclaration commune de 22 pages et 119 points a été présentée, ainsi que la signature, selon La Moncloa, de quatorze accords bilatéraux dans divers domaines : un accord administratif international, onze protocoles d'accord (MOU) et deux déclarations d'intention.

El presidente del Gobierno español, Pedro Sánchez, el ministro del Interior marroquí, Aziz Akhannouch, el ministro de Asuntos Exteriores español, José Manuel Albares, y el ministro de Asuntos Exteriores marroquí, Nasser Bourita, posan para una foto de familia en el Palacio de la Moncloa, en Madrid, España, el 4 de diciembre de 2025 - REUTERS/Violeta Santos
Le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, le ministre marocain de l'Intérieur, Aziz Akhannouch, le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, et le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, posent pour une photo de famille au palais de la Moncloa, à Madrid, en Espagne, le 4 décembre 2025 - REUTERS/Violeta Santos

Principaux axes de coopération et accords conclus

Au cours du RAN, des accords de coopération ont été signés dans de nombreux domaines, témoignant de la volonté des deux pays d'approfondir leurs relations au-delà des relations traditionnelles :

Agriculture, pêche et durabilité alimentaire

  • Un accord agricole et un autre sur la pêche maritime ont été signés afin de promouvoir l'innovation, la gestion de l'eau, le développement rural, l'aquaculture durable et la lutte contre la pêche illégale. Un comité de suivi a été créé pour évaluer les progrès réalisés.

Transports, investissements et infrastructures

  • Un protocole d'accord a permis de renforcer les engagements de collaboration dans les domaines des transports, de la mobilité durable et des investissements. Cela implique l'intégration des économies des deux pays dans les chaînes de valeur régionales, avec une forte orientation vers la Méditerranée et le continent africain.
  • Dans ce cadre, une coopération scientifique en matière de sismologie et de géodynamique a également été convenue pour la zone du détroit de Gibraltar : échange d'informations, réseaux d'observation conjoints et études sur les risques sismiques et les tsunamis, pour une durée initiale de trois ans.

Éducation, culture, sport et mobilité diplomatique

  • Le cadre de coopération éducative dans les établissements espagnols au Maroc a été actualisé : il réglemente la participation des enseignants, les conditions de sélection, la coordination et le suivi.
  • Un protocole d'accord a été signé pour la coopération sportive : formation, échange de connaissances, organisation d'événements et protection des sportifs, avec un comité de suivi annuel.
  • En matière diplomatique, un protocole d'accord a été conclu entre les académies diplomatiques des deux pays, un cadre de mobilité pour les jeunes diplomates et une initiative visant à intégrer la perspective de l'égalité des sexes - la diplomatie féministe - dans leurs stratégies diplomatiques.

Numérisation, migrations, inclusion et lutte contre les discours de haine

  • Des accords ont été signés en matière de transition numérique et de gestion documentaire/archives, de modernisation des imprimeries officielles et de numérisation des archives.
  • Les deux parties ont approuvé une stratégie commune pour lutter contre les discours de haine, dans un contexte de présence significative de citoyens d'origine marocaine en Espagne, dans le but de promouvoir la coexistence, l'intégration et la cohésion sociale.

Énergie, durabilité et connectivité énergétique

  • Dans un revirement stratégique, les deux nations ont convenu d'approfondir leur coopération énergétique : selon les déclarations faites après le sommet, le commerce bidirectionnel d'électricité et de gaz entre le Maroc et l'Espagne a été rétabli, tirant parti de la connectivité énergétique partagée après la réactivation de l'ancien gazoduc Maghreb-Europe, ce qui renforce l'interdépendance énergétique et la transition durable dans la région.
El presidente del Gobierno español, Pedro Sánchez, y el ministro del Interior marroquí, Aziz Akhannouch, asisten a la firma de acuerdos con el ministro de Asuntos Exteriores español, José Manuel Albares, y el ministro de Asuntos Exteriores marroquí, Nasser Bourita, en el Palacio de la Moncloa, en Madrid, España, el 4 de diciembre de 2025 - REUTERS/Violeta Santos
Le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, et le ministre marocain de l'Intérieur, Aziz Akhannouch, assistent à la signature d'accords avec le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, et le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, au palais de la Moncloa, à Madrid, en Espagne, le 4 décembre 2025 - REUTERS/Violeta Santos

La question du Sahara occidental et les limites de l'ordre du jour

L'un des sujets les plus sensibles, le statut du Sahara occidental, était à nouveau à l'ordre du jour du sommet. Dans la déclaration finale, comme l'a déjà rapporté Atalayar, l'Espagne a réaffirmé son soutien au plan d'autonomie marocain comme « la base la plus solide pour le dialogue », conformément à la récente résolution 2797 du 31 octobre 2025 du Conseil de sécurité des Nations unies.

Toutefois, d'autres questions traditionnellement conflictuelles, telles que la délimitation des eaux territoriales au sud-ouest des îles Canaries ou la gestion de l'espace aérien au-dessus du Sahara occidental, ont été exclues de la déclaration finale. Selon certaines sources, il y avait une volonté explicite de « ne pas rouvrir » les faiblesses diplomatiques – les deux parties ont choisi de ne pas les inscrire directement à l'ordre du jour officiel – tout en considérant comme réglée la question de l'ouverture des douanes de Ceuta et Melilla, convenue en avril 2022.

En effet, l'absence de conférence de presse conjointe à la fin du sommet a été interprétée par certains analystes comme une stratégie de discrétion de la part des deux gouvernements, compte tenu des éventuelles frictions sur ces questions sensibles. Une vision qui contraste avec celle des services d'information et de presse qui souhaitaient couvrir l'événement et pouvoir poser des questions à ses protagonistes.

Dans son communiqué du 4 décembre 2025, l'Association de la presse de Madrid (APM) a dénoncé la volonté de « réduire les journalistes à de simples spectateurs ». Une position également exprimée par la Fédération des associations de journalistes espagnols (FAPE), qui a déploré dans son communiqué le « manque de transparence » généré autour de la RAN.

Nasser Bourita, ministro de Asuntos Exteriores de Marruecos, y José Manuel Albares, ministro de Asuntos Exteriores de España - PHOTO/MINISTERIO DE ASUNTOS EXTERIORES DE ESPAÑA
Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères du Maroc, et José Manuel Albares, ministre des Affaires étrangères de l'Espagne - PHOTO/MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES DE L'ESPAGNE

Signification, tensions internes et perspectives d'avenir

Le sommet a été proclamé par plusieurs autorités comme un tournant : une phase de relations bilatérales sans précédent dans l'histoire contemporaine entre l'Espagne et le Maroc. C'est du moins ce qu'ont tenté d'affirmer, à travers des communiqués de presse et diverses interviews, le ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares et son homologue marocain Nasser Bourita.

L'accent mis sur la coopération multisectorielle – de l'agriculture à la diplomatie, en passant par l'énergie, l'éducation, la mobilité, la défense sociale et la culture – suggère la conception d'un partenariat stratégique global. Cette reconfiguration répond à la fois à des changements structurels mondiaux (énergie, sécurité, migrations) et à la consolidation de l'interdépendance régionale dans la zone euro-méditerranéenne.

Toutefois, l'exclusion délibérée des questions maritimes et aériennes relatives au Sahara, ainsi que l'absence de consensus interne en Espagne (où certaines formations politiques s'opposent à la reconnaissance de la pleine souveraineté marocaine sur ce territoire) mettent en évidence les tensions qui accompagnent ce rapprochement. C'est ce qu'a déclaré, par exemple, la deuxième vice-présidente du gouvernement espagnol et ministre du Travail et de l'Économie sociale, Yolanda Díaz, en contre-programmant ce RAN en publiant une vidéo sur son compte Instagram dans laquelle elle défendait un « aujourd'hui et pour toujours. Vive le Sahara libre ! » en déclarant que « nous ne céderons pas un centimètre de terre sahraouie ».

Quoi qu'il en soit, le résultat de ce RAN témoigne de la volonté des deux parties de traduire le sommet en résultats concrets : coopération technique, scientifique et diplomatique, mais aussi intégration économique, énergies, développement durable et politiques d'inclusion. En résumé, ces accords devraient ouvrir la voie à de futures collaborations en matière de sécurité, de migrations, d'investissements et de diplomatie entre deux espaces aussi importants dans une zone géostratégique aussi singulière que l'Atlantique-Détroit de Gibraltar-Méditerranée.

Yolanda Díaz - PHOTO/FILE
 La deuxième vice-présidente du gouvernement espagnol et ministre du Travail et de l'Économie sociale, Yolanda Díaz - PHOTO/FILE

Conclusion

La XIIIe réunion de haut niveau (RAN) Espagne-Maroc du 4 décembre 2025 représente un tournant dans les relations bilatérales : un engagement résolu à moderniser et à élargir les liens au-delà des obstacles historiques habituels, avec une vision commune dans des domaines stratégiques tels que l'énergie, les transports, l'agriculture, l'éducation, la diplomatie et la cohésion sociale.

Dans le même temps, l'omission de questions controversées - la souveraineté sur les eaux territoriales autour de l'archipel des Canaries ou le contrôle de l'espace aérien du Sahara occidental - montre les limites de ce rapprochement, mettant en évidence que certains sujets restent politiquement sensibles et susceptibles de générer des tensions.

D'un point de vue académique, cette rencontre pourrait être interprétée comme une tentative de redéfinir le paradigme des relations hispano-marocaines : d'une coopération ponctuelle – axée sur la migration ou la sécurité – à une alliance transversale, à long terme, avec de multiples axes de coopération. Son succès dépendra désormais de la mise en œuvre effective des accords signés, de l'évolution du contexte régional et de la capacité des deux sociétés à gérer les tensions inhérentes à des questions sensibles telles que le Sahara.

Dr José Carlos Aránguez Aránguez, professeur titulaire d'histoire contemporaine (Hª RRII) à l'Université européenne de Madrid (UEM)