L'Algérie en apesanteur
Dans une scène visuellement chargée, représentant un pays replié sur lui-même, suspendu et isolé de tout contexte frontalier ou régional, le message véhiculé par l'installation d'une multitude de drapeaux visait à stimuler l'identité nationale. Cependant, cette surabondance risque d'entraîner un effacement du monde environnant. La carte de l'Algérie, présentée sans ses pays limitrophes, ne peut être interprétée autrement que comme une forme de déni ou de distanciation volontaire vis-à-vis de voisins avec lesquels les relations sont complexes, voire conflictuelles. Cette volonté de projeter l'image d'un pays autosuffisant donne en réalité lieu à une Algérie en apesanteur, évoquant une suspension, un déracinement et un manque de repères solides.
Privé d'ancrage dans son environnement géographique, le pays apparaît, selon cette carte, suspendu dans le vide, tant sur le plan temporel que spatial, sans stabilité politique, sociale ou économique, plongé dans un état d'incertitude et d'immobilisme. Cette image suggère également une perte de gravité et de poids, comme si le pays avait perdu une partie de son influence, de son dynamisme, comme si ses décisions n'avaient plus d'impact concret.
Cette Algérie en apesanteur, suspendue au fond de la conférence de presse présidentielle, reflète parfaitement le discours prononcé par le président lors de cette même conférence : une Algérie dépourvue de fondements solides, flottant dans un vide politique, économique et identitaire, où tout apparaît flou, fragile, vulnérable, incertain et instable.
Les sept contradictions du discours présidentiel
Le discours politique est un domaine composé de construction de sens, dans la mesure où celui-ci ne se limite pas à la simple signification linguistique des mots ou des phrases qui le composent. Le sens d'un message politique résulte d'un jeu complexe entre différents niveaux linguistiques et contextuels, qui génèrent une multiplicité d'interprétations en perpétuel mouvement. Comment alors appréhender et comprendre le discours du président Tebboune qui, lors de cette conférence de presse, cherchait à créer un effet de communication pour influencer l'opinion publique nationale et internationale et susciter une transformation dans ses attitudes, ses pensées et ses croyances ?
Cette question est essentielle pour comprendre les objectifs sous-jacents et les mécanismes d'action du discours présidentiel dans une situation de communication complexe. Analyser ce type de discours nécessite donc de prendre en compte non seulement le contenu explicite, mais aussi les stratégies rhétoriques employées, le contexte politique et géostratégique particulier, ainsi que la réception attendue du public, afin de saisir comment l'orateur cherche à générer cet effet transformationnel.
Il convient de préciser qu'essayer de comprendre ici le discours politique de Tebboune comme un instrument d'influence, dont le but principal est d'agir sur les autres pour susciter une transformation de leurs attitudes ou de leurs pensées, suppose que cette action ne se limite pas à la simple transmission d'informations. En effet, elle cherche à orienter les représentations mentales, à mobiliser les émotions, à façonner les croyances et à inciter à des actions concrètes. Cette perspective permet de comprendre comment, au-delà du contenu factuel, le discours présidentiel devient un outil stratégique de communication politique, destiné à renforcer l'autorité de l'État, à légitimer ses décisions et à influencer durablement les perceptions et les actions du public.
Ainsi, le président cherche, à travers ses paroles, à construire une réalité interprétative qui engage non seulement l'esprit, mais aussi la volonté et les comportements des destinataires de son discours. Concrètement, il convient de se demander si le président Tebboune a réussi à capter l'attention de son auditoire et à établir une véritable relation de dialogue dans laquelle il a tenté d'imposer une vision du monde ou une interprétation des faits. Comment a-t-il tenté de convaincre en combinant des arguments rationnels, des appels à des émotions collectives telles que la peur, l'espoir ou la fierté, ainsi que des valeurs partagées ? Dans quelle mesure a-t-il réussi à utiliser son discours comme un levier psychologique efficace capable de modifier la perception qu'a le public de la situation sociale et géopolitique ?
Il est important de souligner, dans ce contexte, que l'analyse critique du discours suggère que la manière dont nous parlons des choses façonne concrètement ce que nous pouvons penser, comprendre et percevoir à leur sujet. Nous nous intéressons donc ici à la manière dont le président Tebboune s'exprime sur la politique étrangère de son pays, afin de comprendre les mécanismes discursifs par lesquels il construit sa vision géopolitique et développe sa stratégie de communication. En examinant ses choix lexicaux, ses cadres narratifs et rhétoriques, on peut comprendre comment il façonne les représentations collectives, légitime ses décisions et influence l'opinion publique à travers son discours.
Il suffit de retenir cet extrait traduit d'une langue hybride qui mélange le dialecte arabe algérien et le français, mais qui reste particulièrement significatif pour illustrer l'idée que la manière dont le président parle de la politique étrangère de son pays façonne concrètement la représentation qu'il en a :
- Monsieur le Président, vous avez dit quelque chose d'important sur les principes. Honnêtement, l'Algérie est connue pour ses grands principes, en particulier dans le domaine diplomatique. Ne pensez-vous pas, Monsieur le Président, que nous avons perdu dans un monde qui ne reconnaît que le pragmatisme ? N'avons-nous pas perdu à cause de nos grands engagements fondés sur ces principes ?
- Qu'avons-nous perdu ? Donnez-moi un exemple
- C'est juste une question
- Non, donnez-moi un exemple et ne tournez pas autour du pot, dites-moi ce que nous avons perdu
- Par exemple, dans nos positions vis-à-vis de nos voisins, nous adoptons parfois des positions essentiellement fondées sur des principes, Monsieur le Président, et non sur une base pragmatique.
- Comment ? Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Pour plaire à telle ou telle personne, j'abandonne les Sahraouis ? Je deviens impérialiste ? Parce qu'en dehors de notre position, tout le reste est impérialiste. Comment abandonnons-nous le peuple palestinien ? (Fuite en avant !) Nous n'abandonnerons jamais, que ce soit à Gaza, en Cisjordanie, dans la diaspora ou à Jérusalem, jamais. Nous avons fait tout notre possible lorsque nous avons réuni ici les factions palestiniennes, puis les États-Unis (les impérialistes !) nous ont remerciés. Les gens ne s'attendaient pas à cela. Vous êtes considéré comme intègre, vous êtes respecté. Qui allons-nous perdre ? Qui allons-nous perdre en soutenant le Sahara occidental ? Aujourd'hui, le Sahara occidental est reconnu par la moitié de l'Union africaine (en réalité, seulement 17 États africains sur les 54 membres de l'UA), plus de 55 pays reconnaissent la République sahraouie (à peine une trentaine sur 193 pays). Nous avons appris à y faire face, et nous continuerons à y faire face. Nos principes sont nos principes. Si tu veux opprimer quelqu'un à mes côtés, je te dis d'arrêter cette oppression. Tu me dis qu'il le mérite et que j'ai tort, je te dis de ne pas l'opprimer à mes côtés. Quand c'est entre toi et lui, c'est votre affaire (quels principes curieux !). Donc, bon, ce sont des questions de principes. Aujourd'hui, tu me dis... je te comprends... ... nous avons semé l'hostilité, mais nous n'avons récolté aucune hostilité...
- Honnêtement, Monsieur le Président, je tiens à dire qu'aujourd'hui, le monde ne reconnaît que le pragmatisme.
- Personne n'est plus pragmatique que les Algériens, tout le monde est surpris, tout le monde se demande quel est le secret de l'Algérie qui lui permet d'entretenir de bonnes relations avec les États-Unis (encore les impérialistes !), avec la Russie, avec la Chine ? C'est là la force de l'Algérie. Parce que nous sommes intègres, nous n'utilisons personne contre personne, et nous donnons à chacun ce qui lui revient, comme on dit. Tels sont mes principes. Je ne suis pas ton adversaire, je ne te combats pas et je ne suis pas contre toi. Notre non-alignement coule dans nos veines, même nos frères le reconnaissent. Que ce soit en Libye ou ailleurs, nous sommes à égale distance des parties.
- Monsieur le Président, dernière question sur le dossier international, concernant l'accord qui existait entre le Rwanda...
- Non, non, avant de répondre à ta question, parce qu'il y a des gens qui souhaitent beaucoup de bien au pays, qui disent : qu'importe d'être en conflit avec les autres pour ceci ou cela ?
- Monsieur le Président, je vous transmets simplement les préoccupations et les questions.
- Non, je ne vous reproche rien, je ne vous reproche rien. Vous avez bien posé ces questions. C'est à eux que je réponds.
Il n'est donc pas nécessaire de s'étendre sur la rhétorique hésitante de ce discours, dans lequel le président adopte une logique d'autruche qui, tout en déployant ses ailes d'arrogance en prétendant à la rigueur des principes, enfouit sa tête dans le sable pour éviter la réalité et fuir le regard des autres. Il convient toutefois de souligner que le discours du président Tebboune en matière de politique étrangère, en particulier sur le Maroc et le Mali, s'est essentiellement concentré sur la manière dont l'Algérie projette son image, notamment à travers une série de marques identitaires qui, bien que censées refléter des valeurs historiques et stratégiques, cherchent à façonner la perception extérieure du pays et à légitimer sa place et son rôle sur la scène internationale. Examinons donc cet ensemble de marques identitaires avec lesquelles le discours « tebounien » s'efforce, dans une prétention des plus délirantes, de construire une « éthique » algérienne ridiculement idéalisée :
- L'Algérie est une puissance qui dispose de tous les moyens pour se protéger et se défendre.
- L'Algérie refuse de s'ingérer dans les affaires intérieures de ses voisins.
- L'Algérie ne peut aider ses voisins contre leur gré.
- L'Algérie rejette la présence de mercenaires étrangers à ses frontières.
- L'Algérie rejette l'oppression exercée par certains sur d'autres près de ses frontières.
- Nous n'avons jamais abandonné les Sahraouis.
- Nous ne deviendrons pas impérialistes.
- Nous sommes intègres et c'est pourquoi nous sommes respectés.
- Nous ne sommes alignés ni avec les uns ni avec les autres.
- Nous n'attirons pas les hostilités.
- Personne n'est plus pragmatique que les Algériens.
- Nos principes ne sont pas négociables.
L'« ethos » glorieux que le président Tebboune cherche à construire au cours de cette interview médiatique brosse un tableau grandiose dans lequel l'Algérie, puissance indomptable, apparaît profondément ancrée dans ses principes « non négociables », un pays à la fois anti-impérialiste et pragmatique, dont le non-alignement quasi messianique coule dans les veines, et dont les amis viennent de partout. L'Algérie serait ainsi un modèle tant de savoir-faire que de savoir-être sur la scène internationale, rejetant fermement la présence de mercenaires étrangers à ses frontières avec le Mali, sans pour autant abandonner ceux du Polisario. On pourrait presque croire à une symphonie diplomatique harmonieuse, s'il n'y avait pas quelques dissonances flagrantes et certaines contradictions évidentes, notamment en ce qui concerne cet isolement diplomatique fatal que l'on tente en vain de dissimuler, ce mélange entre une perception d'autosuffisance, voire d'indépendance vis-à-vis des autres, et une posture accusatrice en mode victime envers les autres, et bien sûr cette capacité presque magique à nier la réalité géopolitique, comme dans l'affaire du Sahara marocain.
En résumé, une grande nation entièrement fabriquée de toutes pièces pour impressionner le grand public, pleine de formules toutes faites, chargée d'une rhétorique d'autocongratulation, qui flotte parfois dans l'air comme une douce fumée, plus destinée à masquer les contradictions qu'à exercer une influence réelle. Un discours dans lequel l'image ne cherche plus à convaincre, mais plutôt à créer et à entretenir des illusions. Il s'agit d'une stratégie de communication politique qui, en persistant à confondre la parole de l'État avec de la propagande bon marché, ne sert ni à influencer ni à manipuler.
Il convient de rappeler qu'un discours de manipulation politique est généralement construit de manière à éviter un effondrement immédiat dans des contradictions apparentes, car l'objectif est d'influencer et de convaincre, et non de se discréditer. Cependant, au niveau de la cohérence intellectuelle et de la concordance avec la réalité, des tensions et des contradictions peuvent toujours apparaître.
Certes, les stratégies manipulatrices reposent sur l'altération du cadre cognitif du public, en choisissant des moyens linguistiques spécifiques (syntaxe, sémantique, rhétorique) pour orienter la perception sans nécessairement garantir une cohérence strictement logique ou factuelle. Il est donc évident que la manipulation politique joue habilement avec les émotions ou les récits qui peuvent diverger de la réalité objective pour servir un objectif politique précis. Cependant, une stratégie de manipulation qui serait truffée de contradictions flagrantes, tant au niveau de la cohérence intellectuelle que de sa conformité avec la réalité, perdrait inévitablement toute crédibilité. Une telle incohérence compromettrait non seulement la confiance du public, mais annulerait également l'efficacité de la manipulation, car la capacité à manipuler repose fondamentalement sur la perception d'une certaine plausibilité et cohérence dans le discours.
En d'autres termes, la manipulation peut tolérer un certain décalage avec la vérité, mais elle ne peut survivre à un rejet évident de la raison et des faits, sous peine de se retourner contre son auteur et de ruiner son influence. C'est exactement le cas du président Tebboune lors de la conférence de presse analysée, où ses déclarations, fortement marquées par des contradictions, tant entre elles qu'avec les réalités nationales et internationales, ont révélé une stratégie de communication incapable de convaincre ou de manipuler efficacement, mettant en évidence une incapacité à construire et à articuler un discours cohérent, tout en révélant un pouvoir en difficulté et affaibli par ses propres incohérences. Examinons les sept contradictions les plus évidentes que nous avons retenues de ce discours.

