Les villes et la nouvelle économie de la sécurité
Au cours de ce deuxième quart du XXIe siècle, les villes sont devenues le dernier espoir pour préserver l'idée de progrès. Face aux changements géopolitiques et à la montée des forces illibérales à travers le monde, leur responsabilité s'étend bien au-delà de leur géographie, c'est-à-dire au-delà de la commune elle-même et de sa zone d'influence dans le cas des zones métropolitaines. Contrairement à ce que proclamait autrefois le philosophe français Jean-Jacques Rousseau, « les villes sont l'abîme de l'espèce humaine », l'urbain se présente aujourd'hui comme la dernière frontière pour répondre aux grands défis du monde.
La crise climatique, les inégalités et les tensions sociales, l'impact des bouleversements technologiques, la compétitivité, la santé, la prévention face aux nouvelles menaces hybrides pour la sécurité ou la préservation de la démocratie, tous ces enjeux exigent une gouvernance locale efficace et sophistiquée.
Aujourd'hui, plus de 55 % de la population mondiale vit dans des villes, et ce chiffre devrait dépasser les 70 % en 2050. Cette concentration humaine, économique et symbolique fait de nos villes des acteurs incontournables, tout en les rendant vulnérables à une multitude de risques et de crises potentielles, allant du crime organisé au terrorisme ou aux pandémies, en passant par les cyberattaques, les catastrophes climatiques ou les perturbations de l'approvisionnement en énergie ou en nourriture. La sécurité urbaine n'est donc pas seulement une question d'ordre public, mais surtout une question sociale et économique.
C'est pourquoi nous devons davantage parler des politiques de sécurité en intégrant également les dimensions économiques et sociales telles que le logement abordable, l'accès aux services publics, l'éducation de qualité, l'emploi et même la santé mentale. Investir dans la sécurité ne signifie pas seulement dépenser davantage pour la surveillance, la prévention ou les forces de l'ordre, mais aussi réorienter les ressources vers la prévention structurelle des risques auxquels nous sommes confrontés. Le changement climatique, par exemple, a ajouté une dimension critique à la sécurité des villes et affecte directement la vie urbaine, générant des risques économiques et sociaux importants. L'adaptation au changement climatique devient ainsi un élément central de la nouvelle économie de la sécurité.
Les nouveaux programmes urbains doivent donc intégrer le concept de la nouvelle économie de la sécurité, notamment des programmes de logement abordable et de régénération urbaine, la conception d'espaces publics sûrs, la mobilité durable et le renforcement du tissu communautaire dans un monde qui revient à une ère de protectionnisme et de repli identitaire. Les principaux dirigeants politiques européens annoncent la guerre, tout en nous interpellant sur la nécessité de recentrer les priorités économiques vers une forte augmentation des dépenses de défense et des capacités technologiques et militaires.
Si la logique du réarmement européen vise à répondre aux nouvelles menaces géopolitiques, nous devons être conscients qu'elle n'apporte que des réponses très limitées aux risques qui affectent directement la vie urbaine. La crise du logement, l'amélioration des services publics, la qualité des transports, de l'air dans nos villes ou les tensions sociales résultant des inégalités croissantes dans nos sociétés ne peuvent être résolues par une multiplication des dépenses de défense. Ce sont les quartiers agréables et sûrs qui attirent les investissements, les talents et l'activité sociale et commerciale, faisant de la sécurité un atout économique qui doit être géré selon des critères d'équité.
Il apparaît donc nécessaire d'articuler un discours alternatif et complémentaire sur ce qu'est réellement la nouvelle politique de sécurité qui, loin d'être du ressort des gouvernements nationaux et des ministères de la Défense, devient un domaine stratégique de l'action municipale étroitement lié au bien-être, à la cohésion sociale et à la résilience économique. La nouvelle économie de la sécurité devrait être en grande partie l'agenda économique lié à la vie urbaine et aux villes en tant que grands acteurs politiques, économiques et sociaux du XXIe siècle afin de construire de nouvelles cohérences dans un monde déconfiguré. D'un point de vue social, la sécurité se construit au quotidien et à proximité des villes qui disposent de services publics capables d'anticiper et de gérer la multiplicité des crises auxquelles nous sommes confrontés. Investir dans la sécurité, c'est investir dans les capacités urbaines et pas seulement dans les capacités militaires ou dissuasives. Ce sont les politiques de prévention, la proximité, la qualité institutionnelle et la confiance sociale qui constituent les véritables fondements de la sécurité et de la stabilité de nos sociétés.
Face à la sécurité comprise comme dissuasion et capacités militaires, qui relève de la responsabilité des États, le municipalisme, avec ses maires à sa tête, doit envisager la sécurité comme la capacité à gérer la vie urbaine de manière inclusive dans des contextes d'incertitude où la diplomatie des villes revêt une importance particulière. Face à l'ampleur des défis, qui dépassent clairement les compétences locales, les réseaux municipaux permettent de générer de nouvelles idées, de partager des solutions, de coordonner les réponses et de gagner en influence politique afin d'atténuer les risques et de proposer un modèle de gouvernance mondiale alternatif et possible grâce à leur connaissance de la réalité de leurs territoires.
Barcelone est en ce sens un acteur privilégié et a une responsabilité particulière. La ville accueille certains des principaux réseaux de villes du monde, tels que CGLU (l'Organisation mondiale des villes et des gouvernements locaux unis), Metropolis (le réseau mondial des grandes villes et des zones métropolitaines) ou l'Association internationale des villes éducatrices (AICE), en plus de participer et d'être l'un des leaders de plateformes de villes telles que Eurocities, C40 ou les réseaux de villes résilientes. Une coopération urbaine qui peut être plus agile et plus efficace que de nombreux cadres de gouvernance multilatérale étatiques, en particulier dans les domaines climatique, énergétique ou social. La diplomatie des villes est donc aussi une forme de politique de sécurité. Alors que les États privilégient la logique militaire et la souveraineté territoriale, les villes pratiquent une sécurité coopérative fondée sur l'échange de connaissances, la solidarité et la prévention. Une action extérieure municipale qui, loin de concurrencer la sécurité nationale, la complète par une vision proche de la réalité du territoire.
Ainsi, les villes — et les grandes agglomérations — seront appelées à garantir la sécurité réelle de nos sociétés. Les États seront trop occupés par les grands problèmes géopolitiques et géostratégiques, tandis que les villes devront continuer à être les garantes de la gestion sociale et communautaire, de la prévention climatique, de la promotion économique, de la qualité de l'espace public ou de la culture. Une réalité qui exigera d'améliorer encore davantage les modes de gouvernance et de collaboration public-privé afin de gérer la réalité urbaine de manière efficace et agile, en garantissant le droit à une participation réelle face à la dérive illibérale, populiste et autoritaire de certains gouvernements. Dans un monde de plus en plus incertain, le municipalisme sera le garant d'une véritable économie de la sécurité, avec des politiques ayant une vision globale mais orientées vers les personnes et la réalité locale et territoriale.
Le défi n'est pas mince, car nos villes n'ont ni les compétences ni les ressources suffisantes, mais la nouvelle économie de la sécurité va nous obliger à redéfinir le contrat social urbain. Les villes du XXIe siècle devront non seulement être compétitives, connectées et durables, mais aussi sûres et équitables au sens large et démocratique du terme. L'enjeu est de taille, presque tout est en jeu, et nos villes, en particulier les villes mondiales, seront probablement à nouveau la dernière frontière entre la civilisation et la barbarie.
Pau Solanilla est consultant international et associé chez Harmon.
Article publié dans The New Barcelona Post