Suppression des privilèges dans la France républicaine

<p>El recién nombrado primer ministro francés, Sébastien Lecornu, asiste a la ceremonia de entrega del poder en el Hotel Matignon en París, Francia, el 10 de septiembre de 2025 - REUTERS/ STEPHANIE LECOCQ&nbsp;</p>
Le nouveau Premier ministre français, Sébastien Lecornu, assiste à la cérémonie de passation de pouvoir à l'Hôtel Matignon à Paris, en France, le 10 septembre 2025 - REUTERS/ STEPHANIE LECOCQ
George Orwell l'avait déjà dit dans l'un des dialogues mémorables entre animaux de son livre le plus connu, La Révolution d'une ferme : « Nous sommes tous égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres », dénonciation implacable et sarcastique de l'émergence immédiate et désenchantée des privilèges exclusifs que s'arrogeaient les révolutionnaires de l'égalité absolue dès qu'ils prenaient le pouvoir

Malgré les apparences, et bien qu'elle ait brandi et universalisé sa devise « Liberté, Égalité, Fraternité », la France républicaine a accumulé des privilèges tant pour certains groupes d'élite que pour ses dirigeants politiques. Lorsque la prospérité est générale et que l'ascenseur social fonctionne plus ou moins à plein régime, une grande partie des inégalités sont ignorées, et le désir le plus courant est d'aspirer à rejoindre un jour des groupes dont les membres jouissent de privilèges exclusifs. Il n'en va pas de même lorsque le progrès stagne, que les revenus cessent d'augmenter et que les dépenses et les impôts augmentent, réduisant de plus en plus l'épargne avant de toucher directement d'abord le nécessaire, puis même l'indispensable pour vivre et joindre les deux bouts.

La crise que traverse la France est si publique et notoire que le président Emmanuel Macron voit comment l'impuissance à faire accepter ne serait-ce que des mesures d'économie palliatives dans l'énormité de ses dépenses publiques dévore l'un après l'autre les premiers ministres qu'il nomme et qu'il utilise comme derniers fusibles avant de se retirer lui-même du pouvoir.

Le nouveau ministre Sébastien Lecornu, qui était déjà ministre de la Défense et qui vient de remplacer François Bayrou, perdant d'un vote de confiance, a fait une proposition, sinon tout à fait inédite, du moins frappante : supprimer une grande partie, voire la totalité, des privilèges à vie dont bénéficient jusqu'à présent tous les premiers ministres démissionnaires et certains ministres qui ont quitté leurs fonctions. Une proposition qui vise à faire taire le tollé populaire croissant qui accusait la classe politique de se protéger par des salaires et des avantages tout en essayant d'imposer de lourds sacrifices aux citoyens pour tenter d'enrayer la spirale diabolique du déficit public budgétaire, qui ne cesse de s'accumuler de manière perverse année après année depuis plus d'un demi-siècle.

À ce jour, il existe pas moins de 17 anciens Premiers ministres encore en vie qui, selon la proposition de Lecornu, ne bénéficieront plus de leurs privilèges traditionnels à compter du premier jour de l'année 2026. Le projet vise à généraliser une indemnité unique de trois mois de salaire une fois qu'ils auront quitté le palais de Matignon (siège du Premier ministre), et à condition qu'ils ne perçoivent aucun autre revenu public, y compris des pensions ou des indemnités de quelque nature que ce soit. Cette incompatibilité sera étroitement surveillée par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATYP), également chargée de contrôler leurs déclarations de revenus et de patrimoine. 

Les anciens Premiers ministres pourraient toutefois conserver une personne comme secrétaire personnelle à la charge du Trésor public, pendant une durée maximale de dix ans et jamais après avoir atteint l'âge de 67 ans. Cela explique pourquoi les deux derniers à avoir occupé ce poste, Michel Barnier et François Bayrou, tous deux âgés de 74 ans, n'ont même pas pu bénéficier de ce privilège un seul jour. Cette mesure ne s'appliquera pas non plus à ceux qui, en raison de l'exercice d'autres fonctions publiques, bénéficient d'un personnel de secrétariat. C'est le cas des anciens Jean Castex, devenu président de la Régie autonome des transports parisiens (RATP), et Edouard Philippe, actuel maire du Havre. 

Seuls deux des dix-sept anciens chefs du gouvernement, Edith Cresson, qui fut la première femme de l'histoire de France à accéder à ce poste, et Edouard Balladur, tous deux âgés de plus de 90 ans, conservent encore leur secrétariat à vie, qui prendra fin de toute façon s'ils sont encore en vie en 2029, conformément à la première réforme en la matière impulsée par le président Macron lui-même lors de son premier mandat.

En revanche, ces anciens pourraient conserver à vie un véhicule officiel avec chauffeur, ainsi qu'une escorte policière. Cette dernière, dont bénéficient également les anciens ministres de l'Intérieur, serait réduite au minimum en raison de l'analyse des risques effectuée chaque année par les services de sécurité de l'État.

Quant à la pléiade de ministres qui ont occupé ce poste, ils ne bénéficient d'aucun de ces privilèges, ce qui a rendu populaire le dicton selon lequel « on arrive ministre en voiture officielle le matin et on repart en taxi, payé de sa poche, l'après-midi ».

Selon l'expression galvaudée selon laquelle le coût total actuel pour l'État de ces anciens hauts fonctionnaires est insignifiant (4,4 millions d'euros en 2024), leur suppression, même partielle, permet au moins de prêcher par l'exemple en ces temps de vaches maigres et d'ajustements drastiques, exigés de la population des citoyens-contribuables.

Bien sûr, en France, comme dans toutes les démocraties européennes, à l'exception incroyable de l'Espagne, il n'existe pas ce qu'on appelle les immunités, ce privilège qui, dans certains pays, est réservé au chef de l'État pendant son mandat et à quelques autres hautes autorités, notamment judiciaires, mais qui, en Espagne, s'est généralisé jusqu'aux députés de n'importe quel parlement régional. Et même, dans certaines régions comme la Catalogne, les privilèges à vie des anciens présidents de la Generalitat dépassent de loin ceux de la France républicaine.