La Russie ouvre la porte au plan d'autonomie marocain pour le Sahara : un tournant à l'impact géostratégique sur le Maghreb
- Contexte du revirement russe : du « non défini » au soutien conditionnel
- Quelles sont les motivations derrière le « oui » russe ?
- La position sahraouie et la crise de légitimité du Polisario
- Répercussions pour l'Occident, l'Europe et les États-Unis
- Risques, contradictions et limites du soutien russe
La Russie a franchi une étape diplomatique décisive en déclarant sa volonté de soutenir le plan d'autonomie du Maroc pour le Sahara occidental, sous certaines conditions et sous la supervision des Nations unies.
Cette évolution marque un tournant dans la diplomatie du Maghreb et a des implications profondes : elle renforce la position de Rabat, met l'Algérie sous pression et redéfinit les enjeux pour des puissances telles que les États-Unis ou l'Union européenne.
La prise de position publique de Moscou constitue un bond symbolique et stratégique, mais il ne suffit pas d'apporter un soutien verbal, il sera essentiel de voir comment ces déclarations se traduiront en votes, en pressions multilatérales et en présence territoriale effective.
Contexte du revirement russe : du « non défini » au soutien conditionnel
Jusqu'à présent neutre, Moscou est disposée à suivre la même voie que les États-Unis, Israël, l'Espagne, la France et plus de 120 pays qui ont déjà reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara et soutiennent son plan d'autonomie proposé en 2007 par le roi du Maroc, Mohamed VI. Le « oui » russe n'est pas anodin, mais recèle des intérêts stratégiques, des contradictions et des défis de légitimité.
« Pour nous, toute solution satisfaisante pour toutes les parties sera acceptable. La question sera close lorsque toutes les parties concernées auront réellement le sentiment qu'une solution a été trouvée sur la base d'un équilibre honnête des intérêts », a déclaré le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.
Toutefois, ce revirement n'implique pas un « soutien inconditionnel ». Moscou a indiqué que son soutien était subordonné à un consensus entre les parties concernées. Le soutien russe ne vise pas à détruire les relations avec l'Algérie, mais place le pays nord-africain dans une situation délicate.
On pourrait toutefois interpréter la décision du Kremlin comme venant compléter l'influence stratégique d'Alger dans le conflit et dans la région. Rappelons que le retrait progressif des troupes françaises des pays du Sahel est remplacé par des milices russes, ce qui donnerait plus de pouvoir d'influence à Moscou.
La Russie, un partenaire « fiable et constructif » pour le Maroc
À la suite des discussions sur l'adoption éventuelle du plan d'autonomie du Maroc pour le Sahara occidental, les ministres des Affaires étrangères russe et marocain, Sergueï Lavrov et Nasser Bourita, ont finalement signé un accord de principe dans lequel la Fédération de Russie affirme que la solution marocaine au conflit du Sahara occidental est la plus viable.
« Nous avons signé aujourd'hui un protocole d'accord visant à structurer et à organiser les consultations politiques de manière à les rendre plus régulières », a-t-il déclaré, ajoutant que « le développement de ces consultations bilatérales n'est dirigé contre personne, mais a pour objectif principal de renforcer la paix et la stabilité dans le monde ».
« Nous considérons la Russie comme un acteur important sur la scène internationale en tant que membre permanent du Conseil de sécurité et un acteur influent dans de nombreuses questions internationales. Notre dialogue portera donc ses fruits ».
Pour sa part, Sergueï Lavrov a souligné que « la Russie est prête à aider à résoudre les problèmes dans ces régions du monde avec d'autres pays intéressés » et a insisté sur la nécessité de poursuivre la coordination au sein des instances internationales, telles que les Nations unies, et de développer la coopération entre la Russie et la Ligue arabe.
🇲🇦-🇷🇺 Le Partenariat stratégique approfondi à l’œuvre : Rencontre de M. Nasser Bourita avec le Ministre des Affaires Etrangères de la Fédération de Russie M. Sergueï Lavrov pic.twitter.com/jUpf0p3HOa
— Maroc Diplomatie 🇲🇦 (@MarocDiplomatie) October 16, 2025
Quelles sont les motivations derrière le « oui » russe ?
Pendant des décennies, la position russe sur le conflit au Sahara a été immuable : autodétermination et référendum. Cependant, plusieurs motivations expliquent ce changement de perspective.
Équilibrer les relations au Maghreb et en Afrique
Depuis l'époque soviétique, les relations entre la Russie et l'Algérie, notamment dans le domaine militaire, ont été fructueuses. Par la suite, ces liens ont également uni la politique des deux pays. La relation a toujours été symbiotique : pouvoir dans la région d'Afrique du Nord en échange d'armement.
La résurgence de Rabat en tant qu'acteur politique international a attiré l'attention de Moscou, qui voit dans le Maroc une « nouvelle voie » d'influence dans la région d'Afrique du Nord. Toutefois, les relations tendues entre le Maroc et l'Algérie vont poser un casse-tête à la diplomatie russe.
Le soutien diplomatique peut ouvrir des portes pour participer à des contrats dans les domaines de l'énergie, des mines, de la pêche et des infrastructures dans les provinces sahariennes. Cette présence tangible renforcerait sa légitimité dans la région en tant qu'acteur important.
Impacts sur la rivalité entre le Maroc et l'Algérie
Pour le Maroc, le soutien russe ajoute un acteur de poids à sa stratégie diplomatique : un nouvel allié qui affaiblit les arguments d'isolement du plan d'autonomie. Rabat peut ainsi renforcer son discours en faveur d'une solution « réaliste et viable ». Pour l'Algérie et le Front Polisario, la décision russe est le signe que leur modèle est confronté à une érosion diplomatique croissante.
Cependant, l'Algérie pourrait réagir avec fermeté : intensifier sa diplomatie en Afrique, renforcer ses alliances avec d'autres acteurs (par exemple, la Chine, les pays du bloc africain, ou même chercher une contrepartie avec la Russie si elle se sent trahie), ou augmenter sa pression politique sur le Polisario. Sinon, les tensions à la frontière sud pourraient indirectement se raviver.
La position sahraouie et la crise de légitimité du Polisario
Pour le Front Polisario, organisme financé par l'Algérie, et ses défenseurs, la stratégie fondée sur l'indépendance totale a perdu de son élan diplomatique face au modèle autonomiste, qui gagne en popularité.
Un soutien aussi puissant que celui de la Russie est un dur revers symbolique et tactique.
Le plan d'autonomie marocain présenté en 2007 et comprenant 35 points dans sa formulation originale, continue d'être considéré par le Polisario, organisation qualifiée de terroriste par le gouvernement américain, comme « un alibi qui nie le droit plein et entier à un choix souverain ».
Cependant, chaque soutien international reçu par la proposition marocaine érode de plus en plus le discours du Polisario, qui prétend, par la force, gouverner la région qu'il appelle la « République arabe sahraouie démocratique » (RASD), et réduit ses marges de négociation.
Répercussions pour l'Occident, l'Europe et les États-Unis
Le Maroc est une économie qui pèse de plus en plus sur la scène internationale et où les grandes puissances internationales ont de forts intérêts économiques, politiques et sociaux.
Dans le cas de l'Europe, les liens qui unissent le bloc à Rabat reposent sur les échanges commerciaux, la signature d'accords et les questions de sécurité et d'immigration, domaine dans lequel le Maroc est l'un des pays qui collabore le plus avec l'Union européenne.
Le oui de la Russie pourrait bouleverser cette situation et dégénérer en un renforcement du pouvoir du Kremlin sur les intérêts européens. En conséquence, l'Europe pourrait perdre sa marge de manœuvre dans les décisions relatives au différend sahraoui.
D'autre part, le oui de la Russie revient à donner raison aux États-Unis, qui qualifient le Maroc de « partenaire le plus crédible et le plus sérieux du pays sur le continent africain », et confirmerait le caractère mondial du conflit qui s'étend sur plus de cinq décennies.
Pour la plupart des partenaires, la décision de la Russie d'accepter le plan marocain comme le plus viable renforce sa position en faveur d'une résolution du conflit.
Risques, contradictions et limites du soutien russe
La décision du Kremlin d'exprimer sa volonté de soutenir le plan d'autonomie du Maroc comporte une série de risques et de contradictions qui, s'ils sont mal gérés par la Russie, pourraient porter un coup dur à son influence internationale, d'autant plus qu'elle tente depuis des années d'accroître son pouvoir dans la région du Sahel, « l'arrière-cour de l'Europe ».
Crédibilité face au droit international
La Russie a toujours fondé sa position sur des rappels au droit international et au principe de non-ingérence. Une position tout aussi valable que la position contraire ; mais si le soutien au plan d'autonomie selon la formule marocaine se confirmait, Moscou pourrait être accusée d'appliquer un deux poids deux mesures par rapport à d'autres conflits.
Résistance dans le monde arabe ou africain
L'une des principales politiques internationales du Kremlin a été la « colonisation » de l'Afrique par le biais de son influence militaire : d'abord en Algérie, puis dans tous les pays de la région du Sahel, en particulier au Mali, au Burkina Faso et au Tchad.
Un soutien au plan d'autonomie pourrait être perçu par ces pays qui font partie de la sphère d'influence russe comme un abandon du principe d'autodétermination, en particulier par ceux qui soutiennent des causes similaires sur le continent.
Dépendance politique et conditions cachées
Si ce soutien peut conduire à la fin du conflit, il ne sera pas exempt d'exigences de la part de Moscou. Bien que les conditions éventuelles posées par la Russie soient inconnues, l'accès aux réserves minérales, la participation à des projets stratégiques et l'accès à l'océan Atlantique pourraient être les points susceptibles d'être abordés lors d'éventuelles négociations.
Il est presque certain que le « oui » aura un coût politique pour le Maroc sous la forme d'engagements envers la Russie.


