Maroc-Algérie : de la guerre des sables à la guerre des récits
- Typologie des relations entre États
- Dans quelle catégorie peut-on inscrire les relations entre le Maroc et l'Algérie ?
- Guerre par procuration
- Guerre hybride
- Guerre des récits
Ce qui a particulièrement retenu l'attention de certains observateurs, ce n'est pas seulement la redéfinition des parties impliquées dans le conflit du Sahara marocain, laissant de côté le Front Polisario, mais surtout l'utilisation du terme « accord de paix », qui suggère que les deux nations maghrébines seraient en état de guerre. Witkoff a ajouté : « Mon équipe travaille activement sur cet accord, et je pense qu'il sera finalisé dans les 60 prochains jours ». Bien que cette initiative s'inscrive dans la continuité des efforts de l'administration Trump pour stabiliser la région, normaliser les relations bilatérales et résoudre le conflit du Sahara marocain, une question légitime se pose : quel est réellement l'état des relations entre le Maroc et l'Algérie ? Les deux nations maghrébines traversent-elles une crise profonde qui pourrait déboucher à tout moment sur une confrontation militaire ? Ont-elles toujours été marquées par un conflit ouvert de haute tension, que ce soit sous la forme d'une guerre chaude par procuration ou d'une guerre froide de type hybride ?
À travers les immenses étendues du Sahara marocain, tant à l'est qu'à l'ouest, où les grains de sable murmurent encore les secrets des empires chérifiens qui ont forgé l'histoire du Maroc, les échos des canons continuent de résonner dans une mémoire toujours vivante, rappelant la longue et complexe histoire d'une guerre froide qui unit le Maroc et l'Algérie. Cette histoire trouve son origine au début des années 60, pendant la guerre des sables (1963), et se prolonge à travers la bataille d'Amgala (1976), où les forces armées des deux pays se sont affrontées directement, révélant ainsi la véritable nature de l'implication d'Alger dans le conflit du Sahara. Depuis lors, le langage du fer et du feu n'a cessé de se faire entendre, depuis Guerguerat aux confins des provinces du sud, en passant par les multiples épisodes d'une guerre par procuration qui, sans jamais dire son nom, continue de façonner les relations entre les deux nations.
Typologie des relations entre États
En relations internationales, la typologie des relations entre États distingue généralement plusieurs formes ou situations types de relations, allant de la coopération la plus technique à l'affrontement ouvert. Ainsi, les relations interétatiques peuvent se manifester sous la forme d'une coopération sectorielle, fondée sur la collaboration bilatérale dans des domaines spécifiques tels que l'économie, la sécurité, la culture ou l'environnement. Elles peuvent également évoluer vers un partenariat stratégique, caractérisé par une relation institutionnalisée, durable et consolidée par la confiance mutuelle et la convergence des intérêts. À l'opposé, certaines relations se définissent par une rivalité stratégique, marquée par une opposition d'intérêts persistante, mais sans confrontation directe, voire par une situation de crise, où prédominent la rupture du dialogue, la menace ou l'usage de la force. Enfin, au degré de tension le plus extrême, on observe la relation de conflit ouvert, qui se traduit par une confrontation armée, qu'elle soit localisée ou prolongée.
Dans quelle catégorie peut-on inscrire les relations entre le Maroc et l'Algérie ?
Il est évident, répondront certains observateurs, que les relations entre le Maroc et l'Algérie s'inscrivent dans une logique de rivalité stratégique persistante, qui se traduit par une situation de conflit latent mais non belliqueux. Cette rivalité se traduirait, selon cette logique, par une méfiance politique réciproque, une concurrence pour le leadership régional et une absence de coopération institutionnalisée, même si les deux pays partagent des liens historiques, culturels et linguistiques profonds. Cependant, pour les spécialistes les plus avertis du Maghreb, il s'agirait moins d'une simple dynamique de rivalité que d'un véritable conflit géopolitique, dans la mesure où l'Algérie joue un rôle déterminant dans la genèse et la perpétuation de cet état de tension, notamment à travers l'instrumentalisation politique, diplomatique et militaire du Front Polisario, en en faisant un levier de pression et de déstabilisation destiné à affaiblir le Maroc sur la scène régionale et à compromettre son intégrité territoriale.
Mais si tel est le cas, comment comprendre et expliquer la préparation, par l'administration Trump, d'un « accord de paix » entre les deux pays maghrébins alors qu'il n'existe même pas actuellement de conflit armé déclaré opposant le Maroc et l'Algérie ? Pourquoi parler d'un accord de paix, et non d'un accord de réconciliation, voire de normalisation ? Une telle terminologie remet en question la perception américaine de la nature réelle du différend maroco-algérien et laisse supposer une volonté de Washington d'introduire une lecture sécuritaire du conflit, en le cadrant non pas comme une rivalité politique régionale, mais comme une situation de paix à rétablir entre deux États supposés en opposition ouverte, ou plus précisément en situation de non-paix.
Certes, le Maroc et l'Algérie ne sont pas en guerre ouverte ou « chaude » au sens classique du terme, c'est-à-dire une confrontation armée directe et généralisée entre leurs forces régulières. Il n'y a actuellement ni invasion mutuelle, ni bombardements massifs, ni déclaration de guerre formelle. Cependant, les deux pays sont engagés dans un conflit latent et hybride depuis plus de 50 ans, qualifiable de guerre froide régionale avec des éléments de guerre par procuration, ainsi que de guerre de l'information. Il ne s'agit pas dans ce contexte d'une paix structurelle qui va au-delà de la simple absence de conflit armé, mais d'une hostilité prolongée, qui justifie l'utilisation du terme « accord de paix » par Washington. Il s'agit moins de mettre fin à une guerre active que de désamorcer des tensions explosives, qui menacent la stabilité de l'Afrique du Nord.
Depuis plusieurs décennies, les relations entre le Maroc et l'Algérie oscillent apparemment entre crise diplomatique et guerre médiatique, sans toutefois basculer vers un conflit armé ouvert. Elles appartiennent ainsi au type de relations que la littérature en relations internationales qualifie de guerre froide régionale, ou de paix négative, où les hostilités sont suspendues mais où la méfiance reste totale. La notion de paix négative, telle que définie par le sociologue norvégien Johan Galtung, s'applique parfaitement à la situation des relations entre le Maroc et l'Algérie. Elle désigne un état intermédiaire caractérisé par l'absence de paix structurée, c'est-à-dire sans résolution des causes profondes du conflit ni véritable coopération, et par l'absence de guerre ouverte, marquée par l'inexistence de combats généralisés ou d'attaques massives entraînant des pertes régulières. Dans ce contexte, seule subsiste une guerre par procuration, suspendue par un cessez-le-feu fragile, conclu en 1991 sous l'égide des Nations unies, mais régulièrement violé par les milices du Polisario, agissant sous les ordres d'Alger.
Pour comprendre pourquoi un tel « accord de paix » a pu être perçu comme nécessaire, il convient d'analyser la situation de cette « paix négative » qui caractérise les relations entre le Maroc et l'Algérie à travers l'articulation de trois concepts fondamentaux des relations internationales : la guerre par procuration, la guerre hybride et la guerre des récits.
Guerre par procuration
Une guerre par procuration (ou proxy war en anglais) désigne un conflit armé dans lequel deux puissances rivales s'affrontent de manière indirecte, en soutenant, finançant ou armant des factions opposées dans un pays tiers, sans s'impliquer directement dans les hostilités. Elle peut également prendre la forme d'une stratégie dans laquelle un État mobilise des groupes armés ou des mercenaires afin de déstabiliser un autre État et de défendre ses propres intérêts géopolitiques sans assumer ouvertement la responsabilité du conflit. C'est exactement ce qui a permis à l'Algérie de faire avancer ses intérêts stratégiques (idéologiques, territoriaux et géopolitiques) tout en évitant une escalade directe qui pourrait la conduire à une confrontation globale avec le Maroc.
Depuis 1975, l'Algérie soutient activement le mouvement séparatiste du Front Polisario, en lui fournissant des armes, des bases et des entraînements depuis son territoire. Cela permettrait à Alger d'affaiblir Rabat sans engagement direct. Lorsque le régime algérien crée, héberge, arme et mobilise le Polisario contre le Maroc depuis son territoire, cela correspond parfaitement à la définition d'une guerre par procuration : un État (l'Algérie) soutient et finance un acteur tiers (le Polisario) pour mener des hostilités dans un pays cible (le Maroc), ce qui lui permet de renforcer ses intérêts géopolitiques (opposition à l'intégrité territoriale marocaine) sans risquer une guerre totale.
Compte tenu des différents aspects de cette guerre par procuration, on peut considérer qu'il n'y a pas de guerre déclarée au sens classique du terme entre le Maroc et l'Algérie, mais qu'il n'y a pas non plus de paix véritable. Il s'agit donc d'une situation de « non-paix », masquée et entretenue par les mécanismes indirects d'une guerre par procuration. Les relations entre le Maroc et l'Algérie restent ainsi marquées par une trêve technique prolongée, résultant du cessez-le-feu observé par la MINURSO qui, en l'absence d'un accord de paix global et définitif, et en raison de violations mineures persistantes, a gelé la situation dans une guerre par procuration au lieu d'instaurer une paix réelle.
Guerre hybride
La guerre hybride est une forme de conflit moderne qui combine des méthodes traditionnelles de guerre conventionnelle (troupes, armes) avec des tactiques non conventionnelles, telles que la guerre irrégulière (guérilla), les cyberattaques, la désinformation, les opérations psychologiques et l'ingérence économique ou politique. Son objectif est de déstabiliser l'adversaire de manière asymétrique, en estompant les frontières entre la paix et la guerre. Ce concept a été popularisé dans les analyses des actions russes en Ukraine depuis 2014, où les forces « séparatistes » étaient soutenues par des opérations cybernétiques et propagandistes.
Le conflit du Sahara marocain provoqué par l'Algérie semble intégrer des tactiques hybrides qui comprennent des attaques militaires (par l'intermédiaire du Polisario), mais aussi des mesures non conventionnelles, telles que la fermeture unilatérale des frontières, la rupture des relations diplomatiques et la fermeture de l'espace aérien aux avions marocains. Ces actions brouillent les frontières entre la paix et la guerre, combinant pression économique (isolement frontalier), politique (rupture diplomatique) et stratégique (contrôle aérien). L'hostilité affichée à l'égard de l'intégrité territoriale marocaine dans le discours officiel algérien renforce cette hybridité, mêlant revendications idéologiques (instrumentalisation du Polisario comme « mouvement de libération ») et opérations de déstabilisation asymétrique. Contrairement à une guerre conventionnelle, il n'y a pas de confrontations ouvertes entre les forces armées des deux pays, mais une accumulation d'actions menées par l'Algérie pour épuiser son voisin marocain.
Outre les ruptures diplomatiques et frontalières unilatérales, l'Algérie, par le biais de ses médias officiels, mène une propagande anti-marocaine visant à influencer les perceptions internationales et internes. Diffusant une rhétorique idéologique virulente, ces médias remettent non seulement en cause l'intégrité territoriale du Maroc, mais accusent également Rabat d'être à l'origine des incendies qui ont ravagé la Kabylie, de déployer des « agents de renseignement sionistes » et de mener « diverses actions portant atteinte à la stabilité de l'Algérie et à sa sécurité nationale ». Cela alimente une guerre psychologique, avec des campagnes de désinformation dans les médias d'État, les réseaux sociaux et les forums internationaux.
Cette dynamique s'inscrit dans le cadre d'une guerre de l'information, qui se manifeste par des campagnes de manipulation cognitive visant à délégitimer le Maroc, notamment sur la question de son intégrité territoriale, à diffuser des récits hostiles et à orienter l'opinion publique. Il s'agit d'une arme d'influence « douce », qui contribue à exacerber les tensions sans recourir directement à la force militaire, et qui complète souvent les actions menées dans le cadre de la guerre par procuration.
Guerre des récits
Le conflit artificiel autour du Sahara marocain n'est pas seulement un conflit territorial, mais aussi une guerre de récits stratégiques visant à légitimer leurs causes respectives auprès de l'opinion publique et des acteurs internationaux. C'est une guerre qui illustre la concurrence stratégique entre le Maroc et l'Algérie pour la légitimité internationale et le soutien politique.
Le discours algérien, centré sur une « cause anticolonialiste » avec un soutien inconditionnel au Polisario en tant que « mouvement de libération », s'essouffle face à un consensus croissant autour de l'initiative marocaine. Ce discours anticolonialiste et tiers-mondiste, construit autour d'une posture de champion des « peuples opprimés », a effectivement connu son apogée pendant la guerre froide, précisément en raison de l'écho massif qu'il recevait des mouvements communistes et de la gauche radicale, forces alors au zénith de leur influence idéologique et organisationnelle. Aujourd'hui, ce discours a perdu son pouvoir de persuasion depuis l'époque de la guerre froide, où il bénéficiait d'un contexte idéologique favorable et pouvait mobiliser des alliances solides et un public international réceptif. Le déclin de ses alliés traditionnels explique en grande partie l'essoufflement de ce discours, qui semble aujourd'hui privé de ses anciens relais. Alger, malgré ses efforts (médias d'État, lobbying à l'ONU), ne parvient plus à « exporter » son discours, qui survit comme un rituel interne visant à consolider le régime, mais sans la magie d'antan. Des rapports émanant de plusieurs « think tanks » soulignent que le Polisario, orphelin de ses alliés radicaux, doit s'adapter ou disparaître.
La défaite du discours algérien dans le conflit du Sahara marocain s'explique également par son anachronisme et son décalage avec la réalité mondiale contemporaine. Son discours repose sur des concepts propres à la guerre froide, tels que l'anti-impérialisme, la décolonisation, le droit des peuples et l'autodétermination, qui, bien qu'ils restent pertinents dans certains contextes, ont perdu de leur vigueur et de leur résonance dans un monde qui exige des approches plus pragmatiques et adaptées aux dynamiques multipolaires actuelles. Cette rigidité conceptuelle limite sa capacité à établir des liens avec les publics internationaux et les acteurs politiques qui valorisent la stabilité, le développement et la coopération régionale.
Dans le cadre de cette guerre des discours, les deux parties déploient des arguments opposés pour défendre leurs positions. Le Maroc a progressivement renforcé sa position grâce à un discours combinant souveraineté historique, développement économique et stabilité régionale, soutenu par une diplomatie efficace et des alliances internationales diversifiées. Cette avancée lui a permis de gagner du terrain dans les forums multilatéraux et les grands médias, érodant peu à peu l'influence du discours séparatiste algérien. En conséquence, grâce à un soutien politique et médiatique croissant, le Maroc consolide son leadership dans la guerre des récits, s'imposant face à l'Algérie dans la lutte pour l'opinion publique et la légitimité internationale.
Le discours algérien n'est plus un outil de manipulation efficace, dans la mesure où il est prisonnier d'un passé idéologique, confronté à un monde connecté et pragmatique où la crédibilité repose sur des actes concrets plutôt que sur des slogans dépassés. Comme l'a souligné le philosophe austro-britannique Ludwig Wittgenstein, « Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde ». Le discours algérien, trop limité dans son langage, reste incapable de saisir toute la complexité du nouvel ordre mondial ; la restriction de son cadre discursif ne cesse de réduire son univers d'influence, diminuant son efficacité sur la scène internationale et contribuant à sa défaite narrative face à un Maroc plus flexible et mieux adapté aux codes communicationnels actuels.
L'accord de paix que préparent les collaborateurs du président Trump ne vise pas tant à faire taire les armes ou à mettre fin à une guerre ouverte entre les deux voisins maghrébins, mais à clore une ère de fortes tensions géopolitiques qui, depuis des décennies, entravent l'intégration régionale et freinent les dynamiques de développement du Maghreb. Cette initiative s'inscrit, me semble-t-il, dans une logique américaine de stabilisation régionale, visant à réduire les antagonismes persistants au sein du Maghreb et à favoriser un environnement plus propice à la coopération économique et sécuritaire. En arrière-plan, elle traduit également la volonté de reconfigurer les équilibres politiques dans la région, dans un contexte où la stabilité du Maghreb et du Sahel est perçue comme un élément clé de la sécurité euro-méditerranéenne.
