Gustavo de Arístegui : Analyse géopolitique 23 janvier
- Introduction
- Trump : l'« accord sur le Groenland » est toujours en cours de négociation et promet un « accès total » sans limite
- OTAN : Rutte insiste sur le fait que « si le Groenland reste avec le Danemark », cela n'a même pas été évoqué avec Trump
- Merz à Davos : « L'Europe ne doit pas se précipiter pour considérer les liens transatlantiques comme perdus »
- Marchés : soulagement après le revirement... mais la prime de risque politique est déjà réintroduite.
- Pétrole : forte baisse due à l'apaisement de la situation au Groenland et au ton plus modéré sur l'Iran.
- Ukraine : l'hiver le plus rude : des coupures d'électricité plus longues ; la terreur énergétique comme stratégie d'État
- Ukraine : un haut responsable du réseau électrique meurt pendant des réparations.
- Syrie : les États-Unis appellent au maintien de la trêve entre Damas et les FDS (SDF)
- L'Irak jugera les détenus de l'État islamique transférés depuis la Syrie.
- Moyen-Orient : Trump lance le « Board of Peace » ; Rafah rouvrira « la semaine prochaine » ; selon des responsables palestiniens
- Rack de médias
- Commentaire éditorial
Introduction
Les dernières 24 heures ont donné une image claire — et inquiétante — du début de l'année 2026 : la coercition est redevenue monnaie courante, même entre alliés ; la Russie consolide la terreur énergétique comme arme stratégique contre les civils ; le Moyen-Orient passe d'une trêve précaire à une architecture d'après-guerre testée en dehors du cadre classique des Nations unies ; et les marchés commencent à traiter la politique comme un risque structurel, et non comme un bruit passager.
Le Groenland est devenu la pierre de touche d'une vérité dérangeante : être atlantiste ne signifie pas être vassal. Défendre l'OTAN est vital ; accepter le chantage commercial ou les caprices personnels transformés en politique d'État ne l'est pas. De plus, c'est un cadeau emballé pour Moscou et Pékin : chaque fissure entre Washington et l'Europe est un capital politique gratuit pour ceux qui veulent un bloc occidental divisé, fatigué et méfiant envers lui-même.
Trump : l'« accord sur le Groenland » est toujours en cours de négociation et promet un « accès total » sans limite
Faits
Trump a déclaré à Davos que les détails de l'accord sur le Groenland « sont en cours de négociation », le décrivant comme un accord d'« accès total » sans limite de temps, « sans coût » direct pour Washington, lié à la construction du dôme antimissile « Golden Dome » dans l'Arctique, après avoir retiré les menaces tarifaires et écarté le recours à la force.
Implications
Il ne s'agit pas d'une subtilité diplomatique, mais d'un bras de fer sur le concept même de souveraineté alliée : parler d'« accès total » et « permanent » à un territoire autonome d'un membre de l'OTAN alimente la perception d'un protectorat de facto et érode l'idée d'une alliance entre égaux. L'ajout d'une mise en garde contre les ventes massives de dette souveraine américaine par les Européens introduit un vecteur de coercition financière qui peut entraîner une spirale de représailles ayant des effets systémiques sur les marchés, les taux de change et la confiance dans le dollar en tant que valeur refuge.
Perspectives et scénarios
- Scénario positif : accord limité et contractuel (infrastructure, défense antimissile « Golden Dome », accès logistique) avec des clauses explicites sur la souveraineté danoise et une révision périodique.
- Scénario à risque : retour récurrent de la menace tarifaire comme levier politique chaque fois qu'un partenaire « résiste », normalisant le chantage intra-alliés.
- Scénario extrême : érosion de la confiance stratégique, montée des courants anti-atlantiques en Europe et perception que Washington traite ses alliés comme des otages ; exactement le scénario souhaité par Pékin et Moscou.
OTAN : Rutte insiste sur le fait que « si le Groenland reste avec le Danemark », cela n'a même pas été évoqué avec Trump
Faits
Le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, a déclaré que la question du statut politique du Groenland avec le Danemark n'avait pas été abordée avec Trump, soulignant que la conversation avait porté sur le renforcement de la sécurité dans l'Arctique face à l'activité accrue de la Russie et de la Chine, et que l'exploitation des minéraux « n'était pas à l'ordre du jour » lors de leur rencontre.
Implications
Rutte tente d'ériger un pare-feu : retirer du plan territorial ce qui devrait être une discussion sur la présence militaire, le renseignement et la dissuasion dans un environnement arctique de plus en plus disputé. Mais cette manœuvre a un coût : si les limites politiques et juridiques ne sont pas fixées par écrit, le vide sera comblé par l'élan présidentiel et le discours sur « l'accès total » à perpétuité. L'OTAN ne peut se permettre de voir son flanc nord passer d'un vecteur de dissuasion à un foyer de conflit intra-allié, car cela équivaudrait à un autodestruction stratégique en première ligne face à la Russie.
Perspectives et scénarios
- Positif : l'OTAN encadre la question comme un renforcement opérationnel de l'Arctique (plans, bases, surveillance, intégration du « Golden Dome ») sous la souveraineté non négociable des alliés, désamorçant ainsi les délires territoriaux.
- Risque : dissociation des discours alimentant la méfiance dans les capitales européennes.
- Extrême : exploitation russe de la contradiction avec des campagnes de désinformation, des manœuvres militaires dans l'Arctique et des tentatives de présenter l'OTAN comme un mécanisme de subordination européenne aux caprices de Washington.
Merz à Davos : « L'Europe ne doit pas se précipiter pour considérer les liens transatlantiques comme perdus »
Faits
Le chancelier allemand Friedrich Merz a défendu à Davos le maintien des relations transatlantiques malgré la crise du Groenland et a souligné l'importance de la confiance dans un monde où les grandes puissances se font concurrence ; Reuters ajoute que l'Allemagne participe avec d'autres partenaires à un déploiement limité au Groenland pour soutenir le Danemark en matière de surveillance et de présence militaire.
Implications
Merz dit ce qu'il faut dire en public : ne pas précipiter un divorce transatlantique en pleine ascension des puissances révisionnistes, mais le cœur du problème est ce que fait l'Europe, et pas seulement ce qu'elle déclare. Reconstruire le lien ne signifie pas céder, mais équilibrer : l'Europe ne peut pas « rompre » avec les États-Unis — ce serait suicidaire —, mais elle ne peut pas non plus accepter un régime de chantage tarifaire et d'humiliation symbolique qui alimente les populismes anti-américains et anti-atlantiques au sein de l'UE. Le déploiement européen au Groenland, bien que limité, est un message clair : le flanc nord n'est pas un terrain vague ni l'apanage exclusif de Washington, et la présence européenne dans l'Arctique ne peut être un simple décor, mais un instrument de souveraineté.
Perspectives et scénarios
- Positif : l'Europe utilise la crise pour accélérer la défense commune, l'industrie duale et la cohésion politique, en négociant avec Washington avec plus de force et moins de dépendance psychologique.
- Risque : la prudence se transforme en paralysie, toute décision délicate est reportée et l'on revient à la stratégie du « on verra bien » qui a pénalisé l'UE au cours de la dernière décennie.
- Toxique : l'autonomie stratégique est confondue avec l'anti-américanisme et le discours est laissé à ceux qui présentent les États-Unis comme « l'ennemi », offrant ainsi un cadeau parfait à la Russie et à la Chine.
Marchés : soulagement après le revirement... mais la prime de risque politique est déjà réintroduite.
Faits
Les marchés boursiers mondiaux ont rebondi et le dollar s'est affaibli après le retrait des menaces tarifaires de Trump contre l'Europe ; les analystes interprètent cela comme un soulagement immédiat, mais soulignent que l'accord sur le Groenland reste indéfini et lié à des négociations sensibles sur la sécurité et la dette.
Implications
Le marché agit comme un juge froid : il récompense la désescalade tactique, mais enregistre le précédent stratégique. Le problème n'est pas les fluctuations sur 24 heures, mais la perception que la politique commerciale est devenue une arme imprévisible, même entre alliés, et que la dette américaine peut être utilisée comme moyen de pression croisée avec les partenaires européens. Cela renchérit le capital, freine l'investissement productif et pénalise une Europe qui n'a pas encore achevé son réarmement industriel, tout en renforçant le discours selon lequel la sécurité juridique occidentale n'est plus ce qu'elle était.
Perspectives et scénarios
- Positif : orienter le sujet vers une négociation technique stable (coopération arctique, investissement, commerce) avec des règles claires et des délais définis.
- Risque : répétition du cycle menace-recul-nouvelle menace, qui érode la crédibilité et conduit les marchés à intégrer une prime de risque politique permanente liée à la Maison Blanche.
- Structurel : « normalisation » de l'incertitude comme style de gouvernement, avec des effets cumulatifs sur les taux, les investissements verts et la transition numérique.
Pétrole : forte baisse due à l'apaisement de la situation au Groenland et au ton plus modéré sur l'Iran.
Faits
Reuters a fait état d'une baisse significative du prix du pétrole liée à l'apaisement des menaces sur le Groenland et à un ton un peu plus prudent à l'égard de l'Iran, réduisant momentanément la crainte d'un choc direct dans le Golfe.
Implications
Ce mouvement confirme que le marché de l'énergie est étroitement lié à la rhétorique et à la pratique géopolitiques, et que les « gestes » présidentiels se traduisent rapidement par des fluctuations de prix et une pression sur l'inflation. Pour l'Europe, le message est double : vulnérabilité persistante face aux chocs externes et nécessité d'une véritable diversification des approvisionnements, des infrastructures et des technologies, et pas seulement de slogans « verts » sans soutien matériel ni capacité de réponse d'urgence.
Perspectives et scénarios
- Positif : stabilisation des prix avec moins de volatilité si une escalade soudaine au Moyen-Orient est évitée.
- Risque : rebond brutal si le dossier iranien s'envenime ou si les mandataires de Téhéran profitent de l'occasion pour attaquer les infrastructures de la région.
- Négatif : volatilité prolongée qui frappe la reprise européenne, complique la lutte contre l'inflation et alimente le vote anti-système.
Ukraine : l'hiver le plus rude : des coupures d'électricité plus longues ; la terreur énergétique comme stratégie d'État
Faits
Reuters a décrit l'aggravation de la situation à Kiev et dans d'autres villes, avec des coupures d'eau et d'électricité plus longues que lors des hivers précédents, dans un contexte d'attaques russes soutenues contre les centrales, les sous-stations et les réseaux de distribution.
Implications
C'est le cœur moral de la journée : la Russie ne recherche pas seulement des avantages militaires, mais aussi la capitulation psychologique et la fatigue sociale ; la terreur énergétique n'est pas un dommage collatéral, c'est une doctrine délibérée. C'est également un test pour l'Occident : s'il tolère que la coercition contre les civils soit utilisée comme un outil de guerre, il ouvre la porte à l'exportation de cette logique vers d'autres théâtres d'opérations (Moldavie, Baltique, infrastructures européennes critiques) et banalise les attaques contre la vie quotidienne en tant qu'instrument acceptable.
Perspectives et scénarios
- Positif : saut qualitatif dans la défense aérienne et la protection des nœuds critiques, avec la fourniture de systèmes et de munitions conçus pour protéger le réseau, et pas seulement le front.
- Risque : normalisation des souffrances civiles comme « prix inévitable », avec pour conséquence l'affaiblissement de la solidarité publique envers l'Ukraine.
- Négatif : incident grave contre des infrastructures critiques (hydroélectriques, nucléaires, grandes sous-stations) qui transforme la guerre en un choc humanitaire massif en plein hiver.
Ukraine : un haut responsable du réseau électrique meurt pendant des réparations.
Faits
Reuters a rapporté la mort d'un haut responsable de l'opérateur du réseau ukrainien alors qu'il supervisait des réparations dans une installation endommagée par les attaques, dans des conditions de froid extrême et sous la menace de nouveaux bombardements.
Implications
Ce qui pourrait sembler être un épisode mineur est en réalité un symbole brutal : la guerre énergétique se mesure en heures de lumière, certes, mais aussi en vies d'ingénieurs, de techniciens et de personnel qui soutiennent l'État sous les bombes et la glace. L'Europe devrait y voir un avertissement : la résilience n'est pas un concept rhétorique, c'est l'ingénierie de la redondance, la formation du personnel, le stock de pièces de rechange, les transformateurs et un parapluie anti-aérien qui empêche chaque réparation de se transformer en roulette russe.
Perspectives et scénarios
- Positif : renforcement accéléré des équipements, pièces de rechange spécifiques au réseau et mesures de sécurité pour les équipes de réparation sur le terrain.
- Risque : dégradation cumulative du réseau rendant chaque hiver plus fragile et plus coûteux à entretenir.
- Négatif : fatigue sociale que Moscou tente de convertir en pression politique sur Kiev et les capitales occidentales pour imposer une paix à des conditions défavorables.
Syrie : les États-Unis appellent au maintien de la trêve entre Damas et les FDS (SDF)
Faits
Un envoyé américain a exhorté au respect du cessez-le-feu entre le gouvernement syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS), accordant à ces dernières un délai de quatre jours pour présenter un plan d'intégration ; l'accord prévoit que les troupes gouvernementales s'abstiennent d'entrer dans deux villes clés si le pacte est conclu.
Implications
La Syrie rappelle une fois de plus la règle d'airain : lorsqu'un régime se recompose sans véritable transition, la stabilité n'est souvent qu'un vernis qui masque la répression et laisse la porte ouverte au djihadisme. La variable la plus dangereuse est la sécurité des prisonniers de l'État islamique ; si le système pénitentiaire est perturbé ou si l'intégration des FDS est instrumentalisée sans garanties, DAESH gagne en oxygène, en discours et en cadres opérationnels.
Perspectives et scénarios
- Positif : intégration convenue, avec un commandement clair et un contrôle efficace des prisons et des camps de détention.
- Risque : trêve instrumentalisée pour imposer des faits accomplis sur le terrain, avec une purge sélective des commandants kurdes.
- Pire : évasion ou insurrection de prisonniers qui relancerait une constellation djihadiste régionale en Syrie, en Irak et au-delà.
L'Irak jugera les détenus de l'État islamique transférés depuis la Syrie.
Faits
L'Irak a annoncé qu'il jugerait les détenus de l'État islamique transférés depuis la Syrie ; Reuters a indiqué qu'environ 150 d'entre eux avaient déjà été transférés et que des milliers d'autres prisonniers pourraient suivre dans les prochains mois.
Implications
Une nouvelle phase s'ouvre : de la contention précaire en Syrie à la judiciarisation massive en Irak, avec tout ce que cela implique en termes de peine de mort, de garanties procédurales, de rapatriements européens et de risque de radicalisation dans les prisons. Dans une ligne éditoriale ferme, le principe doit être clair : le djihadisme doit être poursuivi sans ambiguïté, mais l'Occident ne peut pas externaliser indéfiniment le problème ni fermer les yeux sur d'éventuels abus ; le terrorisme mal géré revient, et il est encore plus fanatique.
Perspectives et scénarios
- Positif : des procédures solides, une coopération internationale et des circuits de partage d'informations qui évitent l'impunité, les fuites et la « disparition » des profils à haut risque.
- Risque : contestation politique et juridique en Europe pour les ressortissants détenus ou condamnés en Irak dans des conditions controversées.
- Négatif : surcharge du système judiciaire et pénitentiaire irakien et apparition de réseaux de corruption et de sauvetage qui reconstruisent les infrastructures clandestines de Daech.
Moyen-Orient : Trump lance le « Board of Peace » ; Rafah rouvrira « la semaine prochaine » ; selon des responsables palestiniens
Faits
Reuters a annoncé la mise en place du « Board of Peace », un organisme international promu par les États-Unis pour superviser le plan d'après-guerre à Gaza ; lors d'un événement à Davos, le leader technocrate palestinien soutenu par Washington a annoncé que le passage frontalier de Rafah avec l'Égypte rouvrira la semaine prochaine, dans les deux sens, après des mois de fermeture quasi totale.
Implications
Le « Board of Peace » est un pari sur le pouvoir : construire un mécanisme propre à Gaza et, de facto, à une partie de l'échiquier régional, qui rivalise en termes de légitimité et d'efficacité avec une ONU perçue comme paralysée. Il peut être utile s'il remplit deux conditions minimales : une sécurité effective avec l'exclusion opérationnelle du Hamas et des mandataires iraniens ; et une réelle contention du régime de Téhéran et de son réseau de mandataires. Le risque énorme est que cet organe reste une coquille vide sans réel pouvoir, tandis que Rafah deviendrait un symbole, certes, mais aussi une nouvelle ligne de friction entre Israël, l'Égypte et les autorités palestiniennes s'il n'y a pas de coordination fine en matière de sécurité.
Perspectives et scénarios
- Positif : réouverture de Rafah avec un contrôle de sécurité robuste, un flux humanitaire vérifiable et une gouvernance crédible sous supervision internationale.
- Risque : sabotage par des mandataires iraniens ou des cellules résiduelles du Hamas afin de rendre l'après-guerre plus coûteux et de démontrer qu'aucun accord sans eux n'est stable.
- Blocage : bureaucratie, disputes internes sur le financement et le commandement, et rivalité entre les acteurs qui paralysent la conception et ramènent le poids vers des formules qui ont échoué.
Rack de médias
Reuters : colonne vertébrale de la journée au Groenland (« accès total » et « sans frais »), OTAN et le cadre de Rutte, le message de Merz sur les liens transatlantiques, réaction des marchés, pétrole, Ukraine (infrastructures et victimes sur le réseau), Syrie/FDS, Irak et détenus de DAESH/ISIS, et le « Board of Peace » avec l'annonce de la réouverture de Rafah.
Couverture OTAN (déclarations institutionnelles et interviews) : valeur principale dans le message opérationnel et dans la discipline alliée autour de la souveraineté danoise et du cadre de sécurité arctique.
Presse régionale du Moyen-Orient : accent mis sur Rafah comme « ligne de vie » et premier test de crédibilité du « Board of Peace », avec scepticisme quant à la capacité d'isoler le Hamas et de contenir l'Iran simultanément.
Commentaire éditorial
Le monde revient à l'essentiel : le pouvoir, la dissuasion et la volonté. Et pourtant, le plus grand danger de cette semaine ne vient ni de Moscou ni de Pékin, mais d'une tentation profondément humaine : confondre force et caprice, leadership et spectacle, stratégie et improvisation télévisée.
Le Groenland est certes stratégique : il est un radar, une profondeur défensive, un minerai critique et la clé de l'Arctique du XXIe siècle. Mais une grande puissance qui prétend diriger le monde libre ne peut traiter un allié comme s'il s'agissait d'un terrain à vendre aux enchères, ni transformer le territoire autonome d'un partenaire en décor de campagne permanente. Lorsque le président américain parle d'« accès total » sans limite, se vante d'« obtenir tout ce que nous voulons sans frais » et suggère des représailles financières contre les partenaires qui vendent la dette américaine, il ne renforce pas la dissuasion, il crée la méfiance. Et la méfiance est le terreau préféré de Poutine et le meilleur argument de vente de Pékin pour son discours selon lequel l'Occident traite ses amis comme des vassaux.
Pendant ce temps, l'Ukraine survit littéralement dans l'obscurité et le froid, car la Russie a découvert que la souffrance civile est un missile politique plus efficace que de nombreux missiles conventionnels. Chaque coupure de courant prolongée, chaque bâtiment sans chauffage, chaque technicien qui risque sa vie pour réparer une sous-station sous la menace d'un nouveau bombardement fait partie d'une stratégie : briser la résilience d'une société et tester jusqu'où l'Occident est prêt à tolérer le châtiment d'innocents en échange d'une paix bon marché. Le jour où nous nous habituerons à cela, ce ne sera pas seulement l'Ukraine qui aura perdu une guerre, ce sera nous qui aurons perdu le droit de nous appeler une civilisation qui protège les innocents.
Au Moyen-Orient, le « Board of Peace » peut être un outil ou un mirage : il peut aider à organiser l'après-guerre à Gaza ou devenir une vitrine de plus, conçue pour Davos et non pour Rafah. La différence ne réside pas dans les discours, mais dans une question simple : qui garantit la sécurité réelle et qui empêche le Hamas et les mandataires de Téhéran de détourner l'après-guerre ? Si ce mécanisme ne parvient pas à sécuriser le passage de Rafah, à garantir l'aide humanitaire et à établir une autorité légitime et efficace, l'expérience échouera non seulement, mais elle finira par renforcer la thèse selon laquelle les architectures alternatives à l'ONU naissent vieilles et meurent vides.
La conclusion est inconfortable, mais nécessaire : l'atlantisme n'est pas une obéissance aveugle, c'est une alliance entre égaux. Et une alliance entre égaux se maintient avec fermeté, loyauté et, surtout, avec le courage de dire « non » lorsque l'ami franchit la ligne de la coercition ou de l'humiliation gratuite. Car si l'Europe ne le fait pas – avec sérénité, mais avec clarté –, l'histoire nous criera que nous avons renoncé à nous comporter en adultes au moment où la maturité était le plus nécessaire.