Gustavo de Arístegui : Analyse géopolitique du 9 décembre
- Introduction
- Ukraine : un accord « très proche » qui pourrait être une paix inacceptable
- Nouvelle stratégie de sécurité aux États-Unis : Moscou applaudit, l'Europe retient son souffle
- Venezuela : fermeture de l'espace aérien et consolidation de l'opération Southern Spear
- Chine-Japon : porte-avions, radar de tir et normalisation de l'intimidation
- La Thaïlande lance des frappes aériennes contre le Cambodge : effondrement d'un cessez-le-feu fragile
- Bénin : coup d'État manqué et avertissement sérieux pour le golfe de Guinée
- L'Allemagne durcit sa position vis-à-vis de la Chine et se rend à Pékin
- Gaza : Netanyahu et Trump préparent la « deuxième phase »
- Minnesota : l'offensive migratoire contre la communauté somalienne
- Publication de la stratégie de sécurité nationale des États-Unis
- Rapport spécial sur la vente de puces Nvidia à la Chine
- Rack média
- Commentaire éditorial
Introduction
La scène internationale de ces dernières 24 heures enchaîne plusieurs plans d'une même partie stratégique. En Ukraine, Washington proclame que l'accord est « très proche », Moscou exige des « changements radicaux » et Zelenski résiste à toute formule qui consacrerait le butin territorial russe. C'est le moment le plus dangereux de toute négociation de guerre : lorsque la paix se profile, les parties se tendent au maximum pour vérifier jusqu'où l'autre est prêt à céder, l'Europe craignant une « paix laide » qui sacrifie les principes au profit de la rapidité.
Dans le même temps, la nouvelle stratégie de sécurité nationale de Trump adoucit le discours envers la Russie et parle de « stabilité stratégique », tout en présentant la guerre en Ukraine comme un dossier à clore pour se concentrer sur le véritable défi systémique : la Chine. Moscou applaudit, l'Europe observe avec un mélange d'inquiétude et de résignation.
En Asie-Pacifique, Pékin répond par des actes : un porte-avions qui lance une centaine de sorties aériennes autour du Japon et des chasseurs qui pointent leur radar de tir sur des avions japonais, normalisant l'intimidation dans les environs d'Okinawa et, par extension, de Taïwan.
Parallèlement, la guerre frontalière entre la Thaïlande et le Cambodge reprend, un coup d'État manqué secoue le Bénin, l'Allemagne tente enfin de se comporter comme une puissance stratégique face à la Chine, la « deuxième phase » du plan pour Gaza entre dans la zone de décision, la Maison Blanche durcit sa politique migratoire à l'égard de la communauté somalienne du Minnesota et la crise vénézuélienne devient le banc d'essai d'une doctrine de pression maximale dans les Caraïbes.
Tout cela dessine un schéma clair : l'ambiguïté stratégique prend fin et la dissuasion dure revient. La question n'est plus de savoir si l'Occident utilisera son pouvoir, mais s'il saura le faire avec intelligence, sans vendre son âme dans un mauvais accord et sans laisser de vides que d'autres se feront un plaisir de combler.
Ukraine : un accord « très proche » qui pourrait être une paix inacceptable
Faits :
L'envoyé de Trump en Ukraine, Keith Kellogg, affirme que l'accord de paix est « vraiment proche » et qu'il ne reste plus que deux points importants à régler : l'avenir du Donbass et le contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijia.
Les versions préliminaires divulguées du « plan Kellogg » visent à geler les lignes actuelles, la Russie conservant environ un cinquième du territoire ukrainien et une relation avec l'OTAN fortement limitée pendant des années.
Zelenski qualifie les discussions avec les États-Unis de « constructives, mais pas faciles », souligne qu'il n'acceptera pas de cessions territoriales sans soutien interne et annonce des consultations intensives avec ses partenaires européens.
Dans le même temps, le Kremlin insiste sur la nécessité d'apporter des « changements radicaux » au projet, sans toutefois lui fermer la porte, signe indéniable qu'il évolue déjà sur un terrain qu'il considère comme négociable.
Implications :
Tout accord validant l'annexion par la force et gelant l'occupation de près de 20 % de l'Ukraine constituerait un précédent dévastateur pour la sécurité européenne et l'ordre international. Il confirmerait que, avec de la patience et de la brutalité, il est possible de modifier les frontières en Europe. La pression exercée par Washington pour « clore le dossier » va à l'encontre de l'intérêt vital de Kiev et de la responsabilité d'une Europe qui ne peut se contenter d'acquiescer.
La seule issue compatible avec une vision sérieuse et responsable de l'atlantisme passe par : des garanties de sécurité solides, une présence militaire alliée à long terme, des engagements clairs en faveur du réarmement européen et un mécanisme formel de non-reconnaissance de l'occupation. La paix doit réduire les risques, et non récompenser le révisionnisme armé ni donner à Pékin l'impression que les faits accomplis ne coûtent rien.
Nouvelle stratégie de sécurité aux États-Unis : Moscou applaudit, l'Europe retient son souffle
Faits :
Le Kremlin se réjouit que la nouvelle stratégie de sécurité nationale de Trump « corresponde largement » à sa vision du monde et, surtout, à l'idée de « stabilité stratégique » entre Washington et Moscou.
Le document adoucit le ton envers la Russie, la déplace en tant que menace prioritaire et concentre son attention sur la Chine, tout en insistant sur le fait que la guerre en Ukraine doit prendre fin rapidement afin de réorganiser les ressources.
Plusieurs alliés européens expriment en privé leur crainte que ce revirement ne débouche sur une « remise à zéro » dissimulée avec Moscou, en plein milieu des négociations sur l'Ukraine.
Implications :
Il est indispensable de discuter avec Moscou du contrôle des armements et de la stabilité nucléaire, mais il n'est pas indispensable de blanchir son agression en Ukraine. L'enthousiasme russe pour le nouveau texte n'est pas fortuit : le Kremlin y voit une occasion de consolider ses gains et de continuer à présenter l'Europe comme le maillon faible de la chaîne occidentale.
Si Washington s'oriente vers un réalisme transactionnel sans contrepoids, la responsabilité de l'Europe se multiplie. Le vieux réflexe consistant à se tourner vers la Maison Blanche pour trouver une boussole ne suffit plus : Berlin, Paris, Varsovie et les capitales baltes devront maintenir, y compris sur le plan politique, une position ferme face au poutinisme, même si le vent souffle vers l'accommodation à Washington.
Venezuela : fermeture de l'espace aérien et consolidation de l'opération Southern Spear
Faits :
Trump a déclaré sur les réseaux sociaux que l'espace aérien « au-dessus et autour » du Venezuela devait être considéré comme « entièrement fermé », sans préciser par voie officielle comment cet ordre s'appliquait, ce qui a suscité un mélange de confusion et de panique à Caracas.
L'opération Southern Spear, un déploiement naval et aérien massif contre le trafic de drogue dans les Caraïbes et le Pacifique oriental, comprend déjà près d'une douzaine de navires et jusqu'à 12 000 soldats, avec des attaques contre des navires que Washington associe à des réseaux de narcoterrorisme.
Le Venezuela dénonce une « menace coloniale » et a révoqué les licences de plusieurs compagnies aériennes, tandis que les dernières compagnies étrangères suspendent leurs vols pour des raisons de sécurité et en raison de l'interférence croissante avec les signaux de navigation.
Implications :
La fermeture de facto de l'espace aérien vénézuélien et l'intensification de Southern Spear constituent la première application à grande échelle d'une doctrine de pression maximale dans l'hémisphère occidental. D'un point de vue qui ne se méprend pas sur la nature mafieuse, narcoterroriste et pro-iranienne du régime chaviste, il était inévitable que la patience finisse par s'épuiser. Mais la fermeté n'exclut pas la prudence.
Cette manœuvre présente des avantages évidents : elle isole les dirigeants chavistes, frappe leurs voies logistiques et oblige Moscou et Pékin à évaluer jusqu'où ils sont prêts à prendre des risques pour maintenir un pion épuisé. Le risque réside dans un incident armé — un abattage, une collision navale — qui obligerait Washington à répondre militairement et précipiterait une crise humanitaire monumentale. La fermeté est nécessaire ; l'aventurisme, suicidaire.
Chine-Japon : porte-avions, radar de tir et normalisation de l'intimidation
Faits :
Le porte-avions chinois (groupe de combat complet) a effectué une centaine de décollages et d'atterrissages de ses chasseurs au cours des dernières 48 heures près de la chaîne d'îles du sud-ouest du Japon, progressant vers le Pacifique à l'est d'Okinawa.
Le Japon dénonce deux incidents au cours desquels des chasseurs chinois ont dirigé leur radar de contrôle de tir — étape préalable à l'utilisation de missiles — contre des avions des Forces d'autodéfense, les qualifiant de « dangereux » et « extrêmement regrettables ».
Pékin nie ces accusations, affirmant qu'il s'agissait d'un « entraînement de routine » et accuse les appareils japonais de mettre en danger la sécurité des vols en s'approchant trop près du groupe naval.
Implications :
Éclairer un appareil voisin avec un radar de tir n'est pas un jeu symbolique : cela oblige cet avion à se comporter comme s'il était à quelques secondes d'être attaqué. C'est une étape supplémentaire dans l'escalade calculée de Pékin, qui vise à habituer le Japon, Taïwan et les États-Unis à un niveau de tension militaire permanent à leur périphérie.
Pour Tokyo, la réponse doit être ferme, mais sereine : transparence, protestations diplomatiques sans ambiguïté et renforcement de la coordination avec les États-Unis. Pour l'Europe, le message est simple : la lutte pour l'équilibre du XXIe siècle se joue également dans le ciel d'Okinawa. L'ignorer, c'est renoncer à comprendre le monde dans lequel nous vivons.
La Thaïlande lance des frappes aériennes contre le Cambodge : effondrement d'un cessez-le-feu fragile
Faits :
L'armée thaïlandaise a lancé des frappes aériennes le long de la frontière contestée avec le Cambodge, dans la province d'Ubon Ratchathani, après avoir dénoncé que des tirs cambodgiens avaient tué un soldat et blessé quatre autres.
Les combats ravivent un conflit qui a déjà fait au moins 48 morts et quelque 300 000 déplacés en juillet, avant une trêve négociée par Trump et le Premier ministre malaisien Anwar Ibrahim.
La Thaïlande annonce des évacuations massives (des centaines de milliers de civils) et accuse le Cambodge de lancer des roquettes BM-21 contre des zones civiles ; Phnom Penh nie ces accusations et se présente comme victime d'une agression.
Implications :
La reprise des hostilités confirme que les accords sans architecture politique, sans vérification sérieuse ni déminage efficace ne sont que des parenthèses. Pour les États-Unis, qui s'étaient attribué le mérite du cessez-le-feu, c'est un avertissement gênant ; pour la Chine, c'est l'occasion de se présenter comme un médiateur alternatif et d'approfondir son influence sur Phnom Penh.
Laisser deux partenaires occidentaux s'entre-déchirer pour un conflit frontalier d'origine coloniale, en plein cœur de l'ASEAN, est un cadeau stratégique pour Pékin. Une médiation tripartite (ASEAN-États-Unis-UE) est nécessaire pour contenir les réflexes nationalistes de Bangkok et la dépendance croissante du Cambodge vis-à-vis de la Chine.
Bénin : coup d'État manqué et avertissement sérieux pour le golfe de Guinée
Faits :
Le président du Bénin, Patrice Talon, annonce que le gouvernement et les forces armées ont déjoué une tentative de coup d'État menée par un groupe de soldats qui sont apparus à la télévision d'État pour proclamer sa destitution.
Talon promet des sanctions exemplaires, salue la loyauté du reste de l'armée et replace cet épisode dans un contexte régional marqué par des coups d'État réussis au Niger, au Burkina Faso, au Mali ou en Guinée.
Implications :
L'échec du coup d'État ne réduit en rien la gravité du symptôme : le virus putschiste du Sahel tente de se propager aux démocraties côtières. Le Bénin est un élément clé pour la logistique régionale, la lutte contre le djihadisme et la sécurité du golfe de Guinée, qui revêt une importance croissante pour l'énergie et le commerce européens.
Laisser Cotonou seule serait une grave erreur. Il faut une combinaison de soutien en matière de sécurité, de renseignement et de développement, conditionnée à de réelles réformes et au respect de l'État de droit. Chaque démocratie sauvée en Afrique de l'Ouest est un rempart contre les régimes militaires pro-russes et contre les réseaux du djihadisme et du crime organisé.
L'Allemagne durcit sa position vis-à-vis de la Chine et se rend à Pékin
Faits :
Le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, se rend en Chine pour sa première visite officielle à un moment où Berlin durcit sa position sur les pratiques commerciales chinoises et sa dépendance vis-à-vis des terres rares, de l'acier et des semi-conducteurs.
L'Allemagne a créé une commission d'experts chargée d'examiner les dépendances critiques et s'aligne sur l'UE pour renforcer les instruments de défense commerciale face à la surcapacité chinoise.
Implications :
Pendant des années, Berlin a été le maillon le plus naïf du triangle transatlantique vis-à-vis de la Chine. Le fait qu'elle parle aujourd'hui de « réduction des risques » est une bonne nouvelle, même si cela arrive tardivement et que l'industrie est déjà profondément exposée.
Si l'Allemagne persévère, l'UE pourra passer du sermon à l'action : conditionner l'accès à son marché, protéger ses capacités technologiques et réduire sa vulnérabilité face à un régime qui combine un mercantilisme agressif et des ambitions stratégiques très claires. C'est la fin pratique de l'ancien Wandel durch Handel ; la réalité de la sécurité l'emporte enfin sur l'illusion.
Gaza : Netanyahu et Trump préparent la « deuxième phase »
Faits :
Netanyahu annonce qu'il rencontrera Trump à la fin du mois pour conclure la « deuxième phase » du plan soutenu par les États-Unis pour Gaza, axé sur la démilitarisation de la bande de Gaza et le désarmement du Hamas.
La première phase, presque achevée, a impliqué l'échange de 20 otages vivants et 27 corps contre environ 2 000 prisonniers et détenus palestiniens, Israël conservant le contrôle de plus de la moitié de Gaza.
Implications :
Le Hamas est une organisation terroriste responsable d'atrocités massives ; son désarmement et sa défaite politique sont une condition sine qua non pour toute paix réelle. Mais la stabilité ne se construit pas uniquement avec des lignes de cessez-le-feu et des technicités sécuritaires. Il faut une architecture de gouvernance palestinienne responsable, une présence arabe modérée et un cadre régional qui encourage les acteurs sensés et réduise la marge de manœuvre de l'Iran et de ses pions.
L'approche pragmatique de Trump a démontré que, lorsque pression et réalisme sont combinés, des progrès peuvent être réalisés. Le risque est désormais de rester dans un arrangement provisoire qui transformerait Gaza en un protectorat de facto sans horizon politique clair, terrain fertile pour que les extrémistes reconstruisent leur discours.
Minnesota : l'offensive migratoire contre la communauté somalienne
Faits :
Le « tsar de la frontière », Tom Homan, défend l'intensification des opérations d'immigration contre les Somaliens du Minnesota, invoquant une forte présence d'immigrants en situation irrégulière, sans fournir de données vérifiables.
Il nie que ces opérations soient une réponse directe aux déclarations de Trump, qui a qualifié certains immigrants somaliens de « déchets », mais reconnaît le durcissement général de l'approche.
La députée Ilhan Omar et le maire de Minneapolis rappellent que la majorité de la communauté somalienne est composée de citoyens américains et dénoncent une campagne de stigmatisation.
Implications :
La sécurité des frontières et la lutte contre le terrorisme djihadiste — y compris les accusations très graves de détournement de fonds au profit d'Al Shabab — sont des priorités légitimes. Mais la défense de l'État de droit exige de distinguer précisément entre les criminels, les radicaux et les communautés entières.
La réponse responsable n'est pas le politiquement correct identitaire qui ferme les yeux sur l'extrémisme, ni le populisme punitif qui criminalise tout un groupe, mais un équilibre exigeant : tolérance zéro envers le terrorisme et ses soutiens, et tolérance zéro envers le racisme, l'islamophobie et la discrimination. C'est sur ce terrain du centre démocratique que doit se livrer la bataille culturelle.
Publication de la stratégie de sécurité nationale des États-Unis
Faits :
La nouvelle stratégie de sécurité nationale (NSS) des États-Unis, signée en novembre 2025 et rendue publique début décembre, marque un tournant doctrinal clair par rapport aux documents précédents, tant républicains que démocrates. Le texte abandonne le langage qui présentait la Russie comme une « menace directe » et la repositionne comme une puissance avec laquelle il faut « restaurer la stabilité stratégique », tout en définissant la République populaire de Chine comme le principal rival systémique et en plaçant l'hémisphère occidental au centre des priorités de Washington.
La NSS s'articule autour d'un concept de « réalisme flexible » (flexible realism) et proclame l'intention de « reconstituer et d'appliquer » une version actualisée de la doctrine Monroe, avec un « corollaire Trump » : refuser aux puissances non hémisphériques la possibilité de déployer des forces ou de contrôler des actifs stratégiques sur le continent américain. Dans la pratique, cela se traduit par la volonté d'expulser ou de réduire la présence russe, chinoise et iranienne en Amérique latine et dans les Caraïbes, et de concentrer les ressources militaires sur le contrôle de l'espace hémisphérique et la lutte contre le trafic de drogue et le crime organisé.
Selon les analyses de centres tels que le Council on Foreign Relations, ce document réduit considérablement l'importance du discours sur la « défense de la démocratie » et la « promotion de la liberté » comme axe de la politique étrangère américaine, le remplaçant par une logique d'intérêts concrets, d'équilibre des pouvoirs et de partage des charges avec les alliés. Les partenaires européens sont expressément critiqués pour leur « surréglementation » et leur manque d'investissement dans la défense, et sont invités à assumer une plus grande responsabilité militaire sur leur continent alors que les États-Unis se tournent vers l'Asie-Pacifique et renforcent leur contrôle sur leur propre hémisphère.
Dans ce contexte, le chapitre consacré à la Russie ne la décrit plus comme un ennemi existentiel, mais comme un acteur avec lequel Washington doit rétablir un cadre de « stabilité stratégique » incluant le contrôle des armements, la gestion des risques nucléaires et, surtout, une issue négociée à la guerre en Ukraine. La stratégie lie explicitement cet objectif à la nécessité de libérer des ressources politiques, militaires et budgétaires pour la grande compétition avec la Chine.
La réaction du Kremlin a été inhabituellement enthousiaste. Des porte-parole officiels, dont Dmitri Peskov, ont affirmé que la stratégie était « largement cohérente » avec la vision russe de l'ordre international, ont salué la référence à la stabilité stratégique et, en particulier, l'accent mis sur la prise en compte « des préoccupations légitimes de la Russie concernant l'expansion de l'OTAN ». Peskov va jusqu'à dire que le document s'aligne sur l'idée d'un monde de « sphères d'influence » partagées entre les grandes puissances, à condition que les États-Unis « contiennent leur deep state ».
Les médias européens et les analystes atlantistes ont souligné que c'est probablement la première fois depuis des décennies que Moscou salue publiquement une stratégie de sécurité nationale américaine, ce qui contraste avec les réactions de 2017 ou 2022, lorsque la Russie était décrite sans ambages comme un acteur révisionniste et une menace majeure pour l'Europe. Parallèlement, des agences telles que Reuters et la BBC font état de l'inquiétude de plusieurs capitales européennes face au fait que Washington cesse de considérer la Russie comme une menace directe alors que sont en cours de négociation un plan de paix pour l'Ukraine que beaucoup craignent de voir se transformer en un « accord désastreux » au détriment de Kiev.
Implications :
Pour une vision atlantiste et européiste sérieuse, l'essentiel n'est pas seulement ce que dit la stratégie, mais qui l'applaudit. Le fait que le Kremlin accueille avec enthousiasme une NSS américaine est en soi un signal d'alarme stratégique. Moscou interprète ce texte comme la confirmation de trois choses : Washington souhaite clore au plus vite le dossier ukrainien, il est prêt à moduler son discours sur la Russie pour éviter une confrontation simultanée avec Pékin, et l'Europe continuera pendant un certain temps à dépendre d'un parapluie de sécurité de moins en moins prioritaire dans l'agenda américain.
Le risque principal est que la Russie interprète ce revirement non pas comme une réorganisation des priorités mondiales, mais comme un prélude à un accord sur l'Ukraine qui gèlerait ses conquêtes territoriales et consacrerait, dans la pratique, son révisionnisme. Si la NSS se traduit par une négociation qui laisse Moscou avec près d'un cinquième de l'Ukraine sous son contrôle, reconnu de facto, mais pas de jure, le message envoyé au monde sera dévastateur : il est possible d'envahir, de détruire et d'annexer des parties d'un pays européen et, avec suffisamment de patience et de brutalité, de finir par être à nouveau traité comme un partenaire respectable.
La ligne rouge doit donc être claire : discuter avec Moscou de stabilité stratégique est non seulement légitime, mais nécessaire ; ce qui ne peut être accepté, c'est que la lassitude de l'Occident devienne une monnaie d'échange au détriment de l'intégrité territoriale ukrainienne et de la sécurité de l'Europe centrale et orientale. Une dissuasion crédible face à la Russie ne repose pas sur la rhétorique, mais sur trois piliers : maintenir les sanctions et l'isolement diplomatique tant que l'occupation persiste ; renforcer la présence militaire alliée sur le flanc est ; et indiquer très clairement, dans la pratique et pas seulement dans les discours, qu'aucune « sphère d'influence » ne peut être construite sur les ruines et les cimetières ukrainiens.
Dans le même temps, il serait naïf d'ignorer la logique structurelle qui sous-tend la stratégie. Les États-Unis perçoivent, à juste titre, que le défi chinois – technologique, militaire, économique et idéologique – est plus profond et plus systémique que celui de la Russie. La NSS tente, au fond, d'empêcher la Russie de devenir un simple vassal de Pékin et de la pousser vers une relation de rivalité gérée avec Washington. D'un point de vue strictement géopolitique, l'idée d'empêcher une alliance totale entre Moscou et Pékin est logique. Mais le diable est dans les détails : quel prix exact est-on prêt à payer pour obtenir ce découplage partiel ? Si le prix est la mutilation permanente de l'Ukraine, le remède sera pire que le mal.
Dans ce scénario, l'Europe cesse d'être un simple spectateur et passe, qu'elle le veuille ou non, au premier plan. La NSS critique sévèrement le manque de dépenses en matière de défense et la complaisance réglementaire de l'Union, tout en exigeant des alliés européens qu'ils assument davantage de responsabilités. Cette critique contient une part de vérité dérangeante : pendant des décennies, trop de gouvernements européens ont préféré investir dans le bien-être social grâce à des emprunts bon marché, tout en externalisant la sécurité aux États-Unis. Aujourd'hui, alors que Washington se tourne de plus en plus vers l'Asie et l'hémisphère occidental, le temps des raccourcis est révolu. Soit l'Europe se dote rapidement d'un pilier militaire et technologique digne de ce nom, soit elle sera traitée – y compris par ses amis – comme un acteur secondaire dans un monde de géants.
Il y a également un élément de bataille culturelle. Le texte parle d'« érosion civilisationnelle » en Europe et dresse le portrait d'un continent fatigué, empêtré dans des débats internes, prisonnier des discours postmodernes et peu disposé à défendre ses propres valeurs. Que cette caricature repose en partie sur des faits réels ne signifie pas qu'elle doive être acceptée sans nuance. La meilleure réponse européenne n'est pas l'indignation rhétorique, mais la démonstration pratique que le modèle de démocratie libérale représentative, d'économie sociale de marché et d'État de droit peut allier fermeté stratégique, cohésion interne et prospérité. C'est-à-dire exactement le contraire de la caricature de décadence dessinée, pour des raisons différentes, tant par les populismes anti-occidentaux que par certains faucons américains.
Enfin, la réactivation de la doctrine Monroe au XXIe siècle a des implications qui vont au-delà du continent américain. Si Washington se réserve explicitement le droit d'empêcher la présence stratégique de la Chine et de la Russie dans l'hémisphère occidental, il sera difficile de soutenir que ces puissances ne tenteront pas, à leur tour, de consolider leurs propres « zones d'exclusion » en Europe de l'Est ou en Asie-Pacifique.
C'est pourquoi il est si important que la réponse occidentale ne consiste pas à légitimer un partage tacite des sphères d'influence, mais à défendre un principe fondamental : les pays, grands ou petits, ont le droit de choisir leurs alliances sans être réduits à des pions sur une carte impériale. C'est là le véritable test de cohérence pour une politique étrangère qui se revendique comme la défense d'un ordre fondé sur des règles, et non sur la simple loi du plus fort.
Rapport spécial sur la vente de puces Nvidia à la Chine
La vente de puces Nvidia avancées à la Chine présente des avantages économiques évidents à court terme, mais comporte des risques stratégiques et géopolitiques importants à moyen et long terme, notamment en termes de puissance militaire, de dépendance technologique et d'équilibre dans la course à l'IA.
Impact économique :
Pour Nvidia et le secteur américain, l'accès au marché chinois représente des dizaines de milliards de dollars de revenus potentiels ; les récentes restrictions ont entraîné des pertes annuelles estimées à environ 10 à 15 milliards de dollars pour Nvidia seule.
Pour la Chine, l'achat de puces Nvidia accélère le déploiement de centres de données et d'infrastructures d'IA, évitant ainsi des années d'investissement et d'essais et d'erreurs dans des solutions domestiques moins efficaces.
Conséquences technologiques et en matière d'IA :
Un accès stable à des GPU de pointe permettrait aux entreprises et aux laboratoires chinois de former des modèles fondamentaux plus grands, plus rapides et moins coûteux, réduisant ainsi l'écart avec les États-Unis et leurs alliés.
La limitation des ventes a partiellement ralenti l'accès de la Chine à la « technologie de pointe », mais elle a également encouragé une forte accélération des alternatives locales, réduisant à moyen terme la dépendance vis-à-vis de la technologie occidentale.
Dimension militaire et sécuritaire :
Les puces Nvidia sont clairement une technologie à double usage : la même capacité qui alimente les modèles linguistiques sert également aux simulations militaires, à l'optimisation logistique, aux systèmes autonomes et aux applications de guerre électronique.
Bien que les restrictions visent à couper l'accès militaire direct, une partie du matériel finit par arriver dans l'écosystème de défense chinois via des pays tiers ou des achats dissimulés, ce qui limite l'efficacité du contrôle, mais rend son escalade plus coûteuse et plus lente.
Répercussions géopolitiques :
Autoriser des ventes à grande échelle renforce l'interdépendance économique, mais affaiblit le levier stratégique des États-Unis dans la « guerre des puces », permettant à la Chine d'atteindre plus rapidement une position de quasi-parité en matière de capacités d'IA avancées.
Restreindre ou interrompre les ventes érode les revenus des entreprises technologiques américaines et pousse la Chine vers une autonomie accélérée dans le domaine des semi-conducteurs, reconfigurant les chaînes mondiales et alignant plus étroitement Pékin avec d'autres fournisseurs et partenaires alternatifs.
Effets sur le leadership technologique occidental :
La vente de puces préserve la position de Nvidia en tant que norme mondiale de facto en matière de matériel d'IA, maintenant son écosystème logiciel comme épine dorsale mondiale.
Des contrôles trop stricts peuvent « se retourner contre » l'industrie occidentale : ils réduisent l'échelle, la marge de réinvestissement dans la R&D et ouvrent la voie à la technologie chinoise pour gagner du terrain sur les marchés émergents en dehors du bloc occidental.
Rack média
Presse anglo-saxonne de référence
Ils soulignent le triangle Ukraine-stratégie de sécurité-Chine. Crainte explicite d'un « ugly deal » pour l'Europe, d'une paix qui consoliderait l'occupation russe et d'une dérive excessivement transactionnelle avec Moscou au nom du grand pivot anti-Chine.
Médias européens
Ils insistent sur le malaise des capitales de l'UE face à un Washington plus dur et plus froid, et interprètent le voyage de Wadephul à Pékin comme le symptôme d'un réveil tardif face aux dépendances critiques vis-à-vis de la Chine.
Presse asiatique
L'accent est mis sur l'escalade navale et aérienne entre la Chine et le Japon, le radar de tir et les vols intensifs du porte-avions, ainsi que sur la reprise de la guerre à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande, avec une attention particulière portée à la réaction des États-Unis et de l'ASEAN.
Médias russes et apparentés
Ils présentent la nouvelle stratégie de sécurité des États-Unis comme une victoire de leur discours, soulignent que « nous ne sommes plus considérés comme une menace » et alimentent l'idée d'un Occident fatigué qui cherche à tout prix une issue à la crise ukrainienne.
Moyen-Orient
Ils partagent leur attention entre la « deuxième phase » du plan pour Gaza, la lutte permanente entre Israël et l'Iran (avec leurs mandataires à Gaza, au Liban et au Yémen) et l'impact régional d'un éventuel accord majeur en Ukraine qui réorganiserait les relations entre Washington et Moscou.
Amériques et Afrique
Ils relatent l'offensive économique et politique de Milei en Argentine, la fragilité du Brésil, le coup d'État manqué au Bénin et les conséquences humaines et stratégiques des conflits oubliés au Sahel et au Soudan.
États-Unis – bataille culturelle interne
Ils couvrent l'offensive de Homan dans le Minnesota sous des angles opposés : priorité à « la loi et l'ordre » pour les uns, racisme et persécution sélective pour les autres, avec la figure d'Ilhan Omar comme symbole de cette fracture.
Commentaire éditorial
L'ère de l'idéalisme naïf, des communiqués solennels sans substance, touche à sa fin. Ce qui s'annonce, c'est une phase de « paix chaude » dans laquelle la démocratie libérale devra prouver qu'elle n'est pas seulement un beau récit, mais un projet politique capable de se défendre.
La décision de Washington de mettre fin à la guerre en Ukraine et de recentrer sa stratégie sur la Chine est compréhensible du point de vue du pouvoir. Mais la forme importe autant que le fond. Une paix qui laisserait la Russie avec le butin territorial en main, qui transformerait l'Ukraine en un État mutilé et qui laisserait l'Europe avec le sentiment d'avoir été invitée en tant que simple spectatrice serait un triomphe du cynisme géopolitique et une défaite des valeurs que l'Occident prétend incarner. On peut être réaliste sans renoncer à des principes minimaux : ne pas légitimer les annexions, ne pas récompenser l'agression, ne pas traiter les alliés comme des pions interchangeables dans une transaction.
Parallèlement, le déploiement chinois autour du Japon nous rappelle pourquoi toute concession au révisionnisme territorial est si dangereuse. Pékin teste millimètre par millimètre la patience japonaise et américaine, tout comme la Russie a mis à l'épreuve la tolérance européenne pendant des années avant de lancer son invasion à grande échelle. Si l'on accepte que les frontières soient modifiées par la force en Europe, avec quelle autorité morale et politique dira-t-on à la Chine qu'elle ne peut pas le faire en mer de Chine méridionale ou dans le détroit de Taiwan ?
Dans l'hémisphère occidental, la fermeture de l'espace aérien vénézuélien et l'expansion de Southern Spear incarnent une autre leçon évidente que trop de gens ont préféré oublier : les narco-régimes alliés de l'Iran et soutenus par la Russie et la Chine ne sont pas un problème local, ils constituent une menace directe pour la sécurité des États-Unis, de l'Europe et de toute l'Amérique latine. La démocratie ne peut survivre si elle se résigne à cohabiter éternellement avec des États mafieux qui transforment leur territoire en une plateforme de criminalité transnationale et de déstabilisation. La fermeté face au chavisme n'est pas un choix idéologique : c'est une nécessité pour la sécurité.
Et tandis que les grandes puissances déplacent leurs pions, la carte se couvre de fissures : coups d'État manqués au Bénin, génocides oubliés au Darfour, guerres « périphériques » dans les temples frontaliers du Cambodge et de la Thaïlande. Chacune de ces fissures est une invitation ouverte aux révisionnistes à continuer d'avancer. L'espace que l'Occident refuse d'occuper – par lassitude, par complexe ou par simple distraction – sera sans aucun doute occupé par la Russie, la Chine, l'Iran et leurs réseaux.
La conclusion est aussi simple que dérangeante : la liberté, l'État de droit et l'économie de marché ne se maintiennent pas d'eux-mêmes. Ils exigent une volonté politique, une clarté morale et, lorsque cela est nécessaire, une puissance dure. Le défi des prochains mois sera d'éviter deux extrêmes tout aussi suicidaires : l'apaisement qui déguisent la capitulation en « réalisme », et l'aventurisme qui confond fermeté et témérité. Entre les deux se trouve l'espace où doivent se situer les démocraties sérieuses : une position de force sobre, capable de dissuader les prédateurs sans renoncer à ce qui nous distingue d'eux.