Gustavo de Arístegui : Analyse géopolitique du 9 janvier
Voici l'analyse de l'actualité mondiale, structurée en thèmes clés pour une compréhension claire et directe, suivie d'un résumé de la couverture médiatique dans les principaux médias
Introduction
Le monde entre en 2026 avec un mélange explosif d'ambition et de fragilité : Washington tente une politique étrangère de « faits accomplis », Moscou répond par des escalades technologiques et psychologiques, et le Moyen-Orient connaît un bouleversement social qui remet en question la stabilité de régimes qui, depuis des décennies, gagnent du temps grâce à la répression et à la propagande. En parallèle, l'Europe tente de faire quelque chose de très européen : conclure des accords et maintenir des règles... tandis que la géopolitique la bouscule avec des bottes militaires et des missiles hypersoniques.
Ce qui importe aujourd'hui, ce n'est pas seulement « ce qui s'est passé », mais le schéma : la politique de puissance revient sur la table sans serviette, et le droit — international et national — devient un terrain de dispute, et non de consensus. C'est le fil conducteur des dix actualités clés.
Trump dans le NYT : le pouvoir sans complexes, le droit international comme « optionnel » et un monde traité comme un échiquier
Faits
Dans une interview publiée jeudi, Donald Trump a affirmé que son pouvoir serait limité par « sa propre morale » et est allé jusqu'à dire qu'il n'avait pas besoin du droit international, relativisant son obligation de le respecter selon « la définition » de ce droit. Dans la même conversation, il a insisté sur l'importance de la « propriété » — en visant le Groenland — et s'est montré indifférent à l'expiration imminente du dernier traité de contrôle des armes avec la Russie, suggérant que « s'il expire, il expire » et qu'un « meilleur accord » pourrait être conclu en y incluant la Chine.
Implications
Cette phrase n'est pas seulement une provocation : c'est un message stratégique. Si les dirigeants américains font passer le message que les règles sont interprétables et que la morale personnelle est le frein, l'Europe — qui vit de normes, de traités et de prévisibilité — est exposée à un double risque : externe et interne. Le réalisme sans légalité n'est pas une « main de fer » ; c'est un chèque en blanc au plus fort, et l'Europe a toujours perdu historiquement lorsque le monde s'organise ainsi.
La Russie fait monter les enchères en Ukraine : attaque massive et utilisation du missile Oreshnik
Faits
La Russie a affirmé avoir tiré un missile hypersonique Oreshnik sur l'Ukraine, pour la deuxième fois, dans le cadre d'une attaque nocturne. Moscou a présenté cela comme une riposte à une tentative présumée de l'Ukraine d'attaquer avec des drones une résidence de Poutine, et a déclaré avoir frappé des infrastructures énergétiques et une installation liée aux drones. L'Ukraine a confirmé le lancement d'un Oreshnik depuis Kapustin Yar et, selon Reuters, une cible probable était une infrastructure critique dans la région de Lviv.
Implications
Oreshnik n'est pas seulement « plus de feu » : c'est un message à l'Europe. Il s'agit d'un vecteur à portée intermédiaire, avec un potentiel nucléaire et la capacité, selon les experts cités par Reuters, de transporter plusieurs « ogives » pour frapper plusieurs cibles simultanément, une caractéristique plus typique des missiles à plus longue portée. Sur le plan politique, il s'agit d'une escalade destinée à tendre la corde de la dissuasion : rapprocher la peur de la frontière de l'OTAN, augmenter le coût psychologique du soutien à l'Ukraine et rappeler que la Russie peut relever la barre quand cela lui convient.
Kiev sous pression : drones, incendies et victimes civiles
Faits
Une attaque de drones sur Kiev a fait quatre morts et au moins 19 blessés, endommageant des bâtiments résidentiels, provoquant des incendies dans plusieurs quartiers et affectant des infrastructures critiques, notamment le réseau d'approvisionnement en eau, selon les autorités ukrainiennes citées par Reuters. Parmi les victimes figurait un secouriste qui se rendait sur les lieux d'un précédent impact, ce qui laisse supposer une tactique de « double coup » visant à punir les équipes de secours.
Implications
Au-delà de l'horreur quotidienne, cette stratégie poursuit trois objectifs : l'épuisement social, l'érosion du moral urbain et la saturation des défenses. Lorsque la Russie combine des drones, des missiles et des armes à grande vitesse, elle cherche à obtenir une équation simple : chaque nuit, l'Ukraine dépense des ressources coûteuses pour intercepter des moyens bon marché, tandis que la population en paie le prix en termes de peur, de froid et de coupures d'électricité. Pour l'Europe, la leçon est inconfortable : le front ne se trouve pas seulement dans le Donbass, il se trouve dans le modèle de sécurité continental, et la « fatigue » est une arme aussi réelle qu'un missile.
Venezuela : le Sénat américain tente de freiner Trump ; la Maison Blanche évoque une tutelle prolongée
Faits
Le Sénat américain a voté en faveur d'une résolution sur les « pouvoirs de guerre » visant à empêcher de nouvelles actions militaires contre le Venezuela sans l'autorisation du Congrès, avec le soutien de certains républicains. Parallèlement, Trump a déclaré au NYT que la supervision américaine du Venezuela pourrait durer « bien plus » qu'un an et a évoqué la reconstruction du pays « de manière très rentable », dans un contexte où Washington contrôle les revenus pétroliers et prévoit d'augmenter la production avec la participation d'entreprises. Reuters a également fait état de contacts avec la Colombie et d'une apparente désescalade des menaces envers Bogotá.
Implications
Il y a ici deux chocs simultanés : institutionnel et moral. Le fait de discuter de la « tutelle » du Venezuela pendant des années ouvre un énorme précédent : même si l'objectif déclaré est de stabiliser un État défaillant et de démanteler les réseaux criminels, la « manière » dont cela est fait importe. Et si la « manière » est perçue comme une affaire commerciale et non comme une reconstruction, le discours devient une arme pour tous les anti-occidentaux de la planète. Pour ceux d'entre nous qui croient en la démocratie libérale, la fin ne peut justifier tous les moyens : la fermeté contre la narco-dictature chaviste ne doit pas devenir un raccourci qui érode l'ordre même que nous prétendons défendre.
Venezuela : libérations partielles, incertitude interne et retour de cinq Espagnols
Faits
Les autorités vénézuéliennes ont annoncé la libération de prisonniers comme un « geste de paix », tandis que les ONG et l'opposition ont dénoncé la confusion et le manque de clarté quant à la portée réelle de cette mesure. Reuters a rapporté la libération de cinq citoyens espagnols, dont la militante Rocío San Miguel, et les déclarations du gouvernement espagnol saluant cette avancée et demandant la libération des autres détenus.
Implications
Les libérations sont un levier politique, et non un acte purement humanitaire. Dans les régimes autoritaires, les libérations sélectives servent à gagner du temps, à diviser l'opposition et à offrir des « gestes » en échange d'un allègement de la pression internationale. L'Europe, et l'Espagne en particulier, feraient bien de se réjouir du retour des leurs sans tomber dans la naïveté : le critère doit être la liberté de tous les prisonniers politiques et la fin de la répression, et non un échange de pièces. Et, au passage, rappel : le chavisme, bien que mutant, continue de concevoir le pouvoir comme un contrôle et non comme un service public.
Groenland : Rubio se rend au Danemark pour discuter ; le débat passe de « simple idée » à « plan ».
Faits
Reuters a rapporté que Marco Rubio, secrétaire d'État, prévoit de rencontrer les dirigeants danois « la semaine prochaine » alors que Trump insiste pour explorer la possibilité d'acquérir le Groenland. Le Danemark a réaffirmé que le Groenland n'était pas à vendre, et le débat sur la « valorisation » du territoire est devenu un sujet central, avec des analyses sur l'impossibilité d'évaluer la souveraineté comme s'il s'agissait d'une entreprise.
Implications
Le Groenland est le test de résistance de l'atlantisme. Si les États-Unis traitent un allié comme s'il s'agissait d'un propriétaire négociable, la cohésion de l'OTAN en pâtit ; et si l'Europe se contente de répondre par des communiqués, elle perd. En clair : c'est ici que se décide si le lien transatlantique est une communauté de sécurité ou une simple corrélation de forces. Et, dans le même temps, il ne faut pas feindre la surprise : l'Arctique est le nouveau terrain stratégique et la Chine l'a déjà dans le collimateur. L'Europe doit avoir une voix et du poids, et pas seulement de l'indignation.
UE-Mercosur : enfin un accord commercial qui relevait presque de la légende
Faits
Reuters a indiqué que les pays de l'UE espéraient approuver vendredi la signature du plus grand accord de libre-échange de l'Union avec le Mercosur, après plus de 25 ans de négociations et des mois de marchandages internes pour obtenir des soutiens clés. Parallèlement, les médias financiers ont décrit les tentatives de Bruxelles pour « adoucir » l'accord face à la résistance du secteur agricole, bien qu'une partie des détails soit confidentielle.
Implications
Il s'agit là de géopolitique économique à l'état pur : diversification des chaînes d'approvisionnement, accès aux marchés et message au monde entier que l'Europe est encore capable de conclure de grands accords en période de protectionnisme. Si cela est bien fait, c'est un remède partiel contre la dépendance stratégique — y compris chinoise — en matière de matières premières et d'aliments. Si cela est mal fait, cela alimentera le populisme agricole et le discours « Bruxelles contre la campagne ». Le défi n'est pas de signer, mais de soutenir socialement l'accord, de compenser les perdants et d'exiger des normes réelles.
Minneapolis : un décès, une enquête menée par le FBI et une crise politique liée à l'immigration
Faits
Après le décès de Renee Nicole Good aux mains d'un agent de l'ICE à Minneapolis, le FBI a pris la direction exclusive de l'enquête, ce qui a conduit au retrait de l'agence d'État pour manque d'accès aux preuves et aux témoignages, selon le Guardian et Al Jazeera. Cet épisode a provoqué des protestations et un affrontement frontal entre les autorités étatiques et l'administration fédérale. Le Washington Post a également décrit l'escalade politique et les accusations de blocage de la participation locale.
Implications
La politique migratoire est en train de devenir un point de friction institutionnel. Il ne s'agit pas seulement de frontières : il s'agit de la confiance dans l'usage légitime de la force et de la question de savoir si l'État fédéral est un arbitre ou une partie prenante. Lorsque le récit officiel se heurte à des vidéos virales, la polarisation s'envole et le pays entre dans une boucle : chaque incident est interprété comme une preuve définitive de ce que chaque camp croyait déjà. Pour la stabilité des États-Unis — et par extension de l'Occident —, ce type de fracture interne est un cadeau parfait pour Moscou, Pékin et Téhéran.
Vance « double la mise » et le débat s'envenime : sécurité, propagande et guerre culturelle
Faits
Dans la couverture du Guardian, le vice-président J.D. Vance a insisté sur la thèse selon laquelle la victime avait tenté de foncer sur les agents et l'a présentée comme faisant partie d'un « réseau de gauche », tandis que les responsables fédéraux défendaient l'action comme étant de la légitime défense. L'affaire elle-même a été utilisée comme munition politique immédiate, avec des accusations croisées et un discours de plus en plus dur.
Implications
C'est là qu'apparaît un risque classique : lorsque l'État transforme une affaire faisant l'objet d'une enquête en argument de guerre culturelle, le principe de prudence institutionnelle s'érode. Et attention, il ne s'agit pas ici de « bien-pensance » : il s'agit de la crédibilité de l'État. Un gouvernement fort n'a pas besoin d'enflammer les esprits pour appliquer la loi ; il a besoin de résultats, de transparence et de proportionnalité. Sinon, la « main de fer » dégénère en bruit, et le bruit en désordre.
Iran : graves manifestations, crise de légitimité et un régime qui ne contrôle plus le discours
Faits
Reuters décrit une expansion des manifestations dans les 31 provinces iraniennes, provoquées par la détérioration économique et amplifiées par un profond mécontentement politique, en particulier chez les jeunes. Au moins 34 manifestants et quatre membres des forces de sécurité ont été tués, selon HRANA, et environ 2 200 arrestations ont été effectuées, sans compter une coupure d'Internet. Le diagnostic de Reuters est clair : crise de légitimité et difficulté croissante pour le régime à « gérer » le cycle protestation-répression-concession comme par le passé.
Implications
Le régime de Téhéran n'est pas seulement confronté à des manifestations : il est confronté à son propre échec historique. Pendant des années, il a vendu la « résistance » et l'exportation de la révolution tout en appauvrissant sa population et en finançant des mandataires. Aujourd'hui, la rue lui fait payer la note. Pour l'Occident, la ligne rouge doit être claire : soutien politique aux droits et libertés, pression maximale sur la répression et prudence stratégique pour ne pas se lancer dans des aventures militaires qui finiraient par renforcer le victimisme du régime. La chute d'une théocratie répressive ne s'accélère pas avec des slogans, mais avec l'isolement de l'appareil coercitif, le soutien à la société civile et une véritable coordination internationale.
Chine et Taïwan : le « précédent vénézuélien » alimente les fantasmes, mais le terrain est une autre planète.
Faits
Dans une analyse de Reuters, certains utilisateurs chinois sur les réseaux sociaux ont appelé à une « capture éclair » à la vénézuélienne contre les dirigeants taïwanais comme étape préalable à la prise de l'île. Les analystes et les responsables cités par Reuters soutiennent qu'une opération de « décapitation » à Taïwan serait beaucoup plus difficile : défense aérienne échelonnée, radar, détroit de Taïwan comme barrière naturelle et probabilité d'un soutien des États-Unis et de leurs alliés. Reuters souligne également les doutes quant à l'expérience réelle de l'Armée populaire de libération en matière d'opérations conjointes et de guerre électronique, et souligne que Taïwan se prépare à ce scénario depuis des années.
Implications
Cet article est une mine d'or pour Pékin : le désir existe, la capacité n'est pas encore garantie et le risque d'escalade serait extrême. Pour les atlantistes, le message est double : premièrement, renforcer la dissuasion dans l'Indo-Pacifique, c'est investir dans la paix ; deuxièmement, le « précédent » des interventions rapides encourage les imitations. Si Washington normalise l'idée de « capturer » les dirigeants d'autres pays comme raccourci, non seulement cela porte atteinte au droit international, mais cela offre à la Chine une justification narrative pour tenter la même chose. Et la Chine, contrairement à Maduro, n'est pas une cible « isolée » : c'est un concurrent systémique.
Rack de médias
États-Unis (NYT / Washington Post / Fox News / Reuters).
- Le NYT met l'accent sur une présidence comprise comme une force, Trump lui-même relativisant le droit international et élevant la « morale personnelle » au rang de limite.
- Le Washington Post interprète Minneapolis comme un choc entre souverainetés internes et comme une crise de confiance dans l'usage de la force.
- Fox News s'aligne sur le cadre de « l'implication prolongée » au Venezuela et renforce le discours de fermeté.
- Reuters, en tant qu'agence, apporte la colonne vertébrale factuelle : Sénat, Venezuela, Rubio, Mercosur, Iran, Oreshnik.
Royaume-Uni (The Guardian).
- The Guardian souligne le coût normatif : « je n'ai pas besoin du droit international » non pas comme une boutade, mais comme le symptôme d'une dérive du pouvoir qui inquiète les alliés et alimente les crises internes.
- En Ukraine, l'accent est mis sur l'escalade et l'impact européen immédiat, en établissant un lien entre le missile et la frontière de l'OTAN.
Agences (AP / Reuters).
- L'AP ajoute des détails opérationnels sur l'attaque russe et l'interprétation de la menace pour la sécurité européenne.
- Reuters maintient le rythme quotidien avec un schéma clair : la politique étrangère américaine devient un « modèle » pour les alliés et les adversaires, ce qui réoriente les débats à Taïwan, en Europe et au Moyen-Orient.
Monde arabe (Al Jazeera).
- Al Jazeera présente Minneapolis comme une controverse sur les droits et la juridiction, et souligne le contrôle exclusif du FBI et le conflit avec le Minnesota.
Russie (TASS).
- TASS reproduit le cadre du Kremlin : représailles « justifiées », objectifs atteints et légitimation de l'utilisation de l'Oreshnik en réponse à une attaque ukrainienne présumée. C'est de la propagande classique : causalité inversée, victimisation et « mission accomplie ».
- Europe (piste FT).
- Le Financial Times souligne les tensions internes européennes au sujet du Mercosur et précise que l'accord ne concerne pas seulement l'économie : il s'agit d'une question de politique intérieure européenne en état d'alerte.
Commentaire éditorial
La scène du jour est inquiétante pour une raison simple : elle normalise un langage du pouvoir qui semble plus appartenir au XIXe siècle qu'au XXIe siècle. Lorsque le président des États-Unis déclare que sa limite est « sa morale » et que le droit international dépend de définitions, il n'est pas « authentique » : il affaiblit le seul véritable bouclier des pays moyens — y compris l'Europe — face aux géants. Et non, ce n'est pas un argument naïf.
Quiconque a vu ce que fait la Russie en Ukraine, quiconque connaît la machine de terreur des ayatollahs, quiconque a souffert du cynisme de la kleptocratie chaviste, comprend que les règles ne sont pas une fleur à la boutonnière : elles sont le mur de soutènement de la civilisation libérale.
Cela dit, il convient également de le dire clairement : on ne combat pas les narco-dictatures et les théocraties avec le relativisme moral ou la rhétorique creuse du progressisme radical. On les combat avec l'État, avec des alliances, avec l'intelligence, avec des sanctions efficaces et avec une défense sans complexe de la liberté. Ce qu'il ne faut pas faire, c'est tomber dans le piège d'imiter les autocrates « parce qu'ils fonctionnent ». Ils ne fonctionnent pas : ils laissent des ruines derrière eux. La fermeté de l'Occident doit être une fermeté avec des règles ; sinon, nous ne défendons rien : nous changeons simplement de maître.

