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L'Europe dans le marasme

AFP/MICHELE TANTUSSI - El canciller alemán Olaf Scholz
photo_camera AFP/MICHELE TANTUSSI - Le chancelier allemand Olaf Scholz

Le 27 février 2022, au lendemain de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le chancelier allemand Olaf Scholz s'est adressé au Bundestag pour présenter la réponse de son gouvernement à la crise ukrainienne. Sous les applaudissements et les vivats, Scholz a annoncé un changement d'époque et une transformation radicale des piliers centraux de la politique étrangère et de sécurité allemande en proclamant une Zeitenwende pour l'Allemagne, un tournant ou un moment décisif. Le problème est que la Zeitenwende a été une surprise. Elle a affecté, comme l'a dit la chancelière, la sécurité et les relations extérieures, mais l'ampleur du changement n'a pas encore été saisie. 

Le fait le plus frappant et le plus difficile à expliquer, si l'on exclut l'accueil réservé à Scholz au Bundestag, est la manière dont les puissances européennes ont pu ignorer ce "tournant", alors même que la séquence stratégique du Kremlin visant à reconstituer l'"empire", comme les préparatifs de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, étaient évidents. En près de 19 mois de guerre, le comportement des puissances européennes n'a pas changé sur le plan stratégique ; elles agissent en réaction à des événements sur lesquels elles n'ont aucune influence, elles sont des sujets passifs. 

Face à cette situation, on peut se demander si l'Europe d'avant l'invasion, incapable de comprendre ce qui se passe, est la bonne pour faire face à la nouvelle situation. La question peut paraître absurde, mais le récit officiel européen actuel ne diffère guère de la surprenante Zeitenwende. L'Europe traverse une crise profonde, car le "changement d'ère" a modifié les fondements de son statut actuel en affectant sa sécurité et son économie. Les "grandes puissances" traditionnelles de la politique européenne, l'Allemagne et la France, sont plongées dans des crises profondes qui laissent l'Union elle-même sans discours. 

La menace russe a déplacé le centre de gravité géopolitique européen vers la zone centrale, tandis que se dessinent les conditions de la formation d'un nouveau rideau de fer. Le rapport de force entre l'Allemagne, la France et l'Italie est pour le moins dans une période théorique de couplage, l'OTAN assume un nouveau rôle, et la transition européenne vers un nouveau modèle d'approvisionnement énergétique est en pleine gestation. De son côté, l'Espagne fait preuve d'une introversion délirante qui annule tout protagonisme international.

La guerre en Ukraine, dans son aspect militaire, peut être considérée comme une guerre d'"attrition" qui, traduite en langage courant, est un "voyons qui tiendra le plus longtemps". Les pays européens envoient de l'aide au gouvernement de Kiev et, comme on peut le déduire, cette action est plus le résultat d'une improvisation que d'un plan préconçu, qui coexiste avec de profonds désaccords sur d'autres aspects. L'existence d'un lobby antinucléaire européen dirigé par l'Allemagne, alors que l'Italie et la France suivent une voie nucléaire opposée, ou les différentes positions sur les relations avec la Chine, qui indiquent qu'elles sont opposées aux intérêts nationaux, en sont des exemples, de sorte que le principe selon lequel les relations internationales se matérialisent par l'exercice du pouvoir s'applique sans déguisement.

D'autre part, il existe des problèmes internes tels que la grave crise française sur l'immigration, qui conduit à une confrontation entre le gouvernement, qui veut la réglementer par la loi, et l'opposition de droite, qui veut l'encadrer dans le cadre d'une réforme constitutionnelle par référendum. L'intention supplémentaire d'introduire dans la Constitution la possibilité de déroger à la primauté des traités et du droit européen, lorsque les intérêts fondamentaux de la nation sont en jeu, est en rupture totale avec la conception de l'Europe qui a été maintenue jusqu'à présent. L'opposition du président Macron à la réforme est l'expression d'un profond schisme dans la société française. 

Un exemple de ce qui peut "provoquer un état" en Europe est la position de l'Italie dans l'élaboration de sa propre stratégie. L'objectif exprimé depuis Rome est d'adapter le protagonisme de l'Italie en tant que puissance régionale avec une influence globale, en s'appuyant sur l'OTAN et l'Union européenne. La présidente Meloni, suivant les traces de son prédécesseur Mario Draghi, a maintenu une position atlantiste claire, développant une stratégie africaine, tout en envisageant la capacité de projeter la puissance de la Méditerranée à l'Indo-Pacifique. 

La nouvelle vision de l'Italie est la conséquence de la prise de conscience de la réalité géopolitique qui façonne le récit et l'échelle des nouvelles priorités. L'Italie est sensible aux risques émanant des Balkans, de l'Afrique du Nord et de l'Afrique subsaharienne, dont les signes sont les coups d'État au Sahel, les actions de Wagner dans la région et la présence croissante de la Chine et de l'influence russe dans les Balkans. Alors que le gouvernement Draghi considérait la politique méditerranéenne de l'Italie comme un complément à sa politique européenne, le gouvernement Meloni préfère considérer la Méditerranée comme le principal domaine d'action politique du pays et les institutions européennes comme nécessaires mais subsidiaires. Ce changement peut servir d'exemple à de nombreux pays de l'UE.

L'Italie a adopté une politique étrangère d'initiative nationale en appliquant une conception de l'utilisation du pouvoir afin de se placer, en tant que pays, dans une position avantageuse dans un environnement international chaotique. La mise en place d'un gouvernement hautement professionnel est son outil de base pour exploiter le grand potentiel de l'appartenance au G7. C'est ce qu'a démontré, le 27 juillet, le communiqué commun publié à la suite de la visite de Meloni à la Maison Blanche, qui reflète les excellentes relations italo-américaines. Il énumère de manière exhaustive les aspects de ces relations à l'avenir dans tous les domaines, de la défense à la science, sans faire allusion à l'Union européenne sous quelque aspect que ce soit, mais au G7, qui est configuré comme le soutien de base d'une nouvelle version de l'Occident.

L'histoire montre que, face à un grand changement, il est suicidaire de l'aborder avec un récit qui prêche les solutions du passé. L'Italie s'y emploie. L'Europe du futur est une tâche à concevoir, les intérêts nationaux reprennent une place influente dans la politique européenne, ils sont devenus à la mode.