La fin du mythe d'une Europe pacifique ?

Ursula von der Leyen - AFP/FREDERICK FLORIN
AFP/FREDERICK FLORIN - Ursula von der Leyen

L'une des activités de la politique internationale, de plus en plus répandue à notre époque, est l'introduction d'un mot dans le récit politique, dans l'intention de résoudre un problème. Ainsi, lorsque la nouvelle guerre en Europe est apparue, l'adjectif "géopolitique" a été mis en circulation pour qualifier l'une des "natures" de l'Union européenne.

Mais sa justification devient un nouveau problème, car la signification du terme est peu claire, car il est polysémique et controversé. Il est principalement utilisé dans deux sens : premièrement, en mettant l'accent sur le rôle de la géographie dans la politique internationale et, deuxièmement, comme synonyme de "politique de puissance", par opposition à un ordre fondé sur des règles. L'expression "Europe géopolitique" a été utilisée et continue de l'être, depuis avant l'invasion russe de l'Ukraine, dans des sens confus.

Ceux qui font référence à une Europe plus "géopolitique" expliquent rarement le sens qu'ils utilisent. Le plus souvent, dans de telles circonstances, la confusion intellectuelle est semée par des débats ineptes. L'épisode très commenté de l'interview télévisée du chancelier allemand Olaf Scholz, un mois après l'invasion russe de l'Ukraine, en est un exemple. Le chancelier a déclaré : "Ce qui m'a effrayé, c'est l'importance incroyable accordée à la géopolitique dans la pensée du président russe", étant donné que penser en ces termes revenait à rejeter l'"ordre de paix" européen. Dans le même temps, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le haut représentant pour les affaires étrangères Josep Borrell ont exhorté l'UE à devenir plus "géopolitique", tandis que Scholz considérait toujours la "géopolitique" comme quelque chose qu'il fallait rejeter plutôt qu'adopter.

D'après ce que l'on peut déduire des conversations et des entretiens, les partisans d'une UE plus "géopolitique" défendent largement l'idée que l'Europe devrait être une "troisième force" (puissance ?) dans la politique internationale après les États-Unis et la Chine. Il n'y a aucune tentative sérieuse connue pour clarifier comment cela peut être concilié avec l'idée même de l'UE, qui a longtemps été comprise d'un point de vue européiste comme l'"antithèse de la géopolitique", dans deux sens différents dérivés des deux significations du terme indiquées ci-dessus.

Le sens de "géopolitique" en tant que qualificatif de l'UE, qui façonne le débat actuel, plus académique que politique, tourne autour du contraste entre le modèle de règles : "Ordre mondial" ; et celui des "relations de pouvoir" dans la politique internationale : "Géopolitique". Il faut garder à l'esprit que les concepts sont importants à condition qu'ils soient utilisés comme moteurs de l'action, faute de quoi ils restent confinés dans le domaine académique, ce qui est frustrant.  

Il est affirmé que la qualité "géopolitique" ne dispense pas des valeurs qui sous-tendent la base civilisationnelle de l'UE, mais il n'est pas clair non plus qu'elle dispense des hypothèses optimistes qui en découlent tout en réévaluant, en contradiction ouverte, les risques associés à l'interdépendance économique. L'Europe reconnaît que l'interdépendance peut être utilisée comme une arme à des fins politiques et qu'elle n'implique pas nécessairement une transformation libérale des systèmes politiques dans le monde. En bref, il est officialisé que nous sommes confrontés à un changement radical dans la perception du monde par l'UE, ce qui affecte la vision de l'européanisme, jusqu'ici considéré comme la lumière du monde. 

On prêche que l'UE est issue d'un processus d'innovation des Communautés européennes, mais il s'agit plutôt d'une transmutation, puisqu'elles sont conceptuellement différentes. C'est la fin de l'histoire qui l'a générée comme un phare qui établirait un pouvoir politique basé sur des règles en tant que méthode de relations entre les pays qui faisaient partie du projet européen céleste et qui seraient ensuite exportés et imposés dans la politique internationale.  Cette première version n'est acceptable que si l'on tient compte de l'atmosphère moins réaliste et plus libérale déclenchée par l'euphorie de la "victoire" dans la "guerre froide". 

Au cours de son existence, le discours de l'UE n'a pas proclamé comme objectif l'obtention du statut de grande puissance, un niveau que l'européanisme considérait comme obsolète. Pour expliquer sa nature, elle a été assimilée à une puissance "normative" particulièrement apte à jouer un rôle dans la transformation de la politique internationale. Ces dernières années, cependant, Bruxelles a admis que, plutôt que de transformer la politique internationale, l'UE devait la transformer et s'y adapter. Le Haut Commissaire Borrell ne cesse de répéter que l'UE doit "apprendre à parler le langage de la puissance". 

Une Europe géopolitique pourrait être définie comme celle qui émerge d'une évaluation réaliste du système international, ce qui signifie une acceptation de sa nature complexe, et donc conflictuelle, une volonté de réduire ses vulnérabilités, une confiance réduite dans la capacité de l'interdépendance économique à influencer les relations internationales, et une préparation à la confrontation politique lorsque nos intérêts sont en jeu. 

Cette pertinence de la conceptualisation de la géopolitique prend tout son sens lorsqu'elle se réfère spécifiquement à la Commission européenne, qui est plus orientée vers le respect des règles propres à l'UE, en particulier celles du marché unique. On peut supposer que c'est cette version de la géopolitique que von der Leyen avait à l'esprit lorsqu'il a promis une "commission géopolitique" en 2019. L'implication était donc que sa Commission ne limiterait plus son activité à des règles et agirait en termes stratégiques plus réalistes en ce qui concerne l'exercice du pouvoir, en particulier dans la sphère économique permise par la taille de son marché. Elle sera donc moins soucieuse de cohérence idéologique et visera à penser plus stratégiquement ou, pour le dire autrement, à défendre des intérêts. 

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